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Interview Guillaume Téné Sop, ex-leader estudiantin Camerounais a connu les revers du régime du président Biya de 1990 à 1993. Il a dû son salut qu’en optant pour l’exil dans de nombreux pays africains et européens. De l’Allemagne où il réside, il préside aux destinées du Collectif des Organisations Démocratiques et Patriotiques des Camerounais de la Diaspora. A la faveur de son séjour à Abidjan, il a accepté de s’ouvrir à nos lecteurs.

Vous avez régulièrement fréquenté la Côte d’Ivoire pendant quelques années et côtoyé l’opposition dans les années de braise ; après 5 ans d’absence, vous revenez en Côte d’Ivoire, quelle lecture faites-vous aujourd’hui de la situation politique ivoirienne ?

Les événements de novembre 2004 ont clairement montré que la Côte d’Ivoire est victime d’une fronde des forces impérialistes françaises et alliées, dont l’objectif clair reste le renversement de Gbagbo. Au delà de tout, ce qui m’intéresse le plus dans le processus en cours en Côte d’Ivoire, c’est la manière dont les masses populaires résistent et se dressent contre le néocolonialisme français. Je salue cette résistance et je salue les luttes et les mobilisations multiformes qui ont, jusque-là, fait échouer ce complot impérialiste international contre la Côte d’Ivoire.

Partagez-vous les analyses de certains observateurs de la vie politique ivoirienne qui disent que le parti du président Laurent Gbagbo est parvenu au pouvoir trop tôt au regard des ruptures qu’il cherche à opérer aujourd’hui vis-à-vis des réseaux impérialistes ?
 

Dire que Gbagbo est parvenu au pouvoir trop tôt, c’est insinuer que le peuple ivoirien qui l’a porté au pouvoir manque de jugement. En réalité, ce sont les Ivoiriens qui diront lors de la prochaine présidentielle , si le président Gbagbo est très tôt arrivé au pouvoir. Mais mon observation personnelle me fait remarquer que le président Gbagbo a été plébiscité à la fois dans les urnes et dans la rue contre la junte militaire de Robert Guéi. Ce qui dénote tout de même une certaine adhésion populaire à son programme de gouvernement.
En fait, ce que vous dites est une thèse que défendent souvent les tenants du statu quo anté, qui ont pillé la Côte d’Ivoire pendant un demi siècle. C’est une vision élitiste du pouvoir et totalement réactionnaire.
Les deux premières années du pouvoir Gbagbo ont débouché sur certaines reformes qui, sans être radicalement révolutionnaires, ont tout de même contrasté avec la gestion chaotique du PDCI et montré la volonté du président Gbagbo de changer la Côte d’Ivoire…

La crise ivoirienne a fait émerger deux clans sur la scène politique : le clan des républicains, des patriotes, et celui de ceux qui sont favorables à la France qui entrevoit une politique de domination, d’asservissement. Face à cette situation, croyez-vous que le discours nationaliste dans lequel toutes les populations ivoiriennes devraient se retrouver peut porter ?

Les patriotes ivoiriens ont clairement affiché leur détermination à mettre fin au néocolonialisme français en Côte d’Ivoire. Ils l’ont diversement exprimée au président Gbagbo et à la France. Maintenant, c’est au président Gbagbo d’écouter le message et de prendre les décisions appropriées. Je note que lorsque les patriotes ivoiriens s’en prennent aux symboles de la domination française en Côte d’Ivoire, c’est Gbagbo qui calme le jeu et repousse l’assaut final. Les évènements de novembre 2004 ont offert l’occasion de mettre fin au néocolonialisme français en Côte d’Ivoire. La Côte d’Ivoire est aujourd’hui l’épicentre de la lutte des peuples africains contre l’impérialisme français en Afrique et une victoire des patriotes ici aura un effet stimulateur et positif dans les autres pays comme le Cameroun, le Congo, le Gabon, le Togo, etc. En tant que nationaliste africain, je suis tout cela avec beaucoup d’intérêt.

Le président Laurent Gbagbo est critiqué par une frange de la population ivoirienne qui croit qu’il est en train d’abandonner la lutte en concédant tous les privilèges à l’opposition politico-armée qui a mis sa tête à prix, quelle est votre appréciation sur cette critique ?

En fait tout s’est joué depuis Marcoussis où la France a ficelé le départ de Gbagbo en essayant de le dépouiller de l’essentiel de ses pouvoirs. C’est la mobilisation des patriotes ivoiriens qui lui a permis de reprendre la main.
Vous me demandez mon appréciation sur les concessions faites par Gbagbo à l’opposition politico-armée. Je pense que le président veut qu’on aille le plus rapidement aux élections générales et il semble qu’aucune concession ne soit de trop pour lui, pourvu que le désarmement et les élections aient lieu.
Mais moi j’ai une autre préoccupation. C’est la CEI qui est totalement contrôlée par l’opposition politico-armée dont l’agenda est le départ de Gbagbo par tous les moyens. Dans ces conditions, je ne vois pas cette CEI partisane entrain de proclamer des résultats électoraux qui donneraient la chapelle du président Gbagbo vainqueur. Je pense qu’il eut fallu dans l’intérêt de la paix post conflit que la CEI au niveau central, fût entièrement contrôlée par des hommes et des femmes, non partisans et reconnus pour leur indépendance… Il y a en Cote d’Ivoire des Hommes comme Honoré Guié, qui a résisté à la junte militaire en refusant de falsifier les résultats au profit de Robert Guéi en octobre 2000.

Le président Gbagbo n’est-il pas en train de rentrer dans les rangs, eu égard à un vaste réseau mis en place par les déstabilisateurs de son régime et compte tenu, comme certains le disent, de son isolement en Afrique de l’Ouest, pour attirer la sympathie sur sa personne ?

C’est vrai que je n’arrive pas à cerner totalement la stratégie d’ensemble du président Gbagbo. Mais c’est un redoutable animal politique qui sait lire les signes du temps. Vu comme tel, je ne vois pas Gbagbo entrain de se faire hara Kiri…

Vous qui avez côtoyé le chef de l’Etat lorsqu’il était dans l’opposition et qui connaissez la mentalité des Ivoiriens, croyez-vous à l’aboutissement du combat déclenché, avec lui à la tête de la République, contre le néocolonialisme depuis le déclenchement de la crise ?

Les nationalistes africains regardent le président Gbagbo et espèrent de lui, des actions concrètes contre le néocolonialisme français. La dernière interview de Gbagbo à un Journal français fait le tour des milliers de fora de discussion parce qu’il a dénoncé «ceux-là qui veulent prétendre connaître nos pays plus que nous mêmes». Mais ce qui est constant dans les milieux progressistes africains, c’est que les gens veulent moins de rhétorique et plus d’actions du président Gbagbo. Par exemple le départ des forces françaises, la révision des accords de défense, le retrait de la côte d’ivoire des accords économiques secrets qui font de la France le possesseur exclusif de toutes les richesses naturelles en Côte d’Ivoire et dans un certain nombre de pays francophones. Des patriotes africains comprennent mal le fait que depuis le début de la crise, Gbagbo ait donné autant de marchés aux entreprises françaises…Il n’y a rien de bon à attendre de la France après les événements de Novembre 2004. La jeunesse africaine demande que l’abcès soit crevé une fois pour toute.

Quel jugement portez-vous aujourd’hui sur la présence de l’ONU et de l’armée française sur le territoire ivoirien ?

L’ONU est le masque et le cache-sexe de la France et son armée impérialiste, dans leur lutte pour le renversement de Gbagbo. C’est pourquoi je comprends mal les hésitations du président à demander la fermeture de la base militaire française et le départ de la Licorne de Côte d’Ivoire. Ce d’autant plus que les forces françaises ont massacré des Ivoiriennes et des Ivoiriens aux mains nues en Novembre 2004 ; Ces images ont choqué l’Afrique progressiste…

M. Téné Sop, pouvez-vous instruire nos lecteurs sur l’itinéraire de vos différentes aventures ?

Je suis un ancien dirigeant du Mouvement étudiant camerounais (l’équivalant de la Fesci en Côte d’Ivoire : ndlr) qui a été persécuté et radié à vie de toutes les universités camerounaises, par le régime néocolonial, dictatorial et corrompu de Paul Biya. Depuis 1993, je suis sur le chemin d’un exil douloureux et tumultueux qui m’a conduit entre autre en Côte-d'Ivoire où j’ai été accueilli par les camarades de la Fesci dirigée a l’époque par Martial Ahipeaud, Blé Guirao, Djué Eugène... C’est Djué qui m’a présenté au président Gbagbo en décembre 1993, lors d’une rencontre du MIFED à l’hôtel Assonvon à Yopougon…
Je suis aujourd’hui à la tête du Conseil National pour la Résistance (Mouvement Um Nyobiste (CNR-MUN)), un mouvement politique camerounais en exil dont la ligne est l’anti-impérialisme. Le CNR est l’une des Organisations du Collectif des Organisations Démocratiques et Patriotiques des Camerounais de la Diaspora, dont je suis le Secrétaire Exécutif en exercice.

D’aucuns disent aujourd’hui que le président camerounais Paul Biya demeure le seul homme qui peut garantir le bonheur des Camerounais et que l’opposition qu’il a en face de lui n’est qu’une amuse-galérie, quelle est votre appréciation sur ce point de vue ?

Biya est un aventurier qui s’est retrouvé par le hasard de l’histoire à la tête du Cameroun et dont la gestion catastrophique du pouvoir prouve qu’il n’en a ni les capacités ni les moyens. Votre question m’amuse. Quand Biya accédait au pouvoir en 1982, le Cameroun était un pays à revenu intermédiaire. Il est, 24 ans après, un PPTE (pays pauvre très endetté) sous contrôle des institutions financières internationales, 60% de la population vit avec moins d’un dollars par jour et le pays est dans un délabrement infrastructurel qui n’a d’égal que le Liberia et la Sierra Leone qui sortent de guerre civile…Le pays est l’un des plus corrompus au monde, il n’y a pas d’élections libres depuis 50 ans et la France porte à bout de bras ce pouvoir grabataire. Voilà le tableau. Et c’est la réalité ! Ce tableau montre que Biya n’est pas l’homme de la situation. C’est un pouvoir totalement fini et qui ne doit sa survie que par le soutien inconditionnel des réseaux françafricains, par sa paranoïa sécuritaire exacerbée et le déficit organisationnel des forces progressistes.

Mais il y a une lutte contre la corruption qui a été engagée depuis quelques semaines et qui laissent penser que votre président veut reprendre les choses en main…Quelle est votre analyse ?

La prétendue lutte anti corruption dont vous parlez c’est de la poudre aux yeux. La constitution du Cameroun en son article 66 dit que tous les gestionnaires de crédits publics doivent déclarer leurs biens au début et à la fin de leurs fonctions. Ce qui n’est pas le cas actuellement… Ensuite, Biya est totalement délégitimé pour prétendre lutter contre la corruption, car lui-même, en personne, et les membres de son clan familial sont responsables de nombreux détournements et du pillage de nombreuses banques camerounaises qui ont aujourd’hui disparu…

         
 
 

(Saint-Claver Oula - saintcoula@yahoo.fr)

Mercredi 29 Mars 2006