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"C’est aux africains de développer des resistances coriaces pour contraindre la France a une nouvelle vision de l’Afrique"

Journal Alternative - Niamey (Niger)/vendredi 30 mars 2007 par H B Tcherno / http://www.alternative.ne/article.php3?id_article=329

Ancien leader du mouvement estudiantin camerounais dans les années 1990, aujourd’hui, Secrétaire Général du Conseil National pour la Résistance/Mouvement Umnyobiste (CNR-MUN), Tene Sop Guillaume est un homme politique progressiste dont le parcours en dit long sur la force de ses convictions idéologiques. Victime de persécutions dans son pays natal, il a connu la torture, la prison et l’exil. La route de l’exil l’a conduit dans de nombreuses capitales Ouest-africaines, dont Niamey (il y a séjourné de 1995 à 1997, ndlr), où il s’est tissé de solides relations dans les milieux politiques et associatifs. Actuellement chargé de recherche associé en Ecologie et Biodiversité à l’université de Hambourg (Allemagne), le militant altermondialiste qu’il est n’hésite jamais à s’engager dans les luttes sociales partout où cela est possible. En Février dernier, il a pris part au contre sommet France-Afrique tenu à Paris. Nous l’avons interviewé en tant que porte parole du Collectif des organisations Démocratiques et Patriotiques des Camerounais de la Diaspora (C.O.D.E).

Après 12 ans à l’Elysée, Jacques Chirac va bientôt rendre le tablier. Vu d’Afrique, quel bilan peut-on tirer de sa présidence ?

En tant que militant panafricaniste, je dirai que Chirac a entretenu et nourri ce que François Xavier Verschave a appelé la Françafrique en continuant le système de prédation, de pillage et d’asservissement du continent africain qui a existé depuis De Gaulle jusqu’à Mitterrand.

Il n’y avait de toutes les façons rien à attendre de Chirac qui vient, ne l’oublions pas, de l’école Gaulliste et de la droite la plus réactionnaire. Ce qui est déjà une feuille de route très claire.

Au plus fort des luttes des peuples africains pour la démocratie á la fin des années 80, c’était Chirac qui avait déclaré que « l’Afrique n’est pas mûre pour la démocratie ». C’est ce paradigme de départ qui a fondé toute la relation de Chirac à l’Afrique durant les 12 années de son mandat. Chirac n’a jamais été du coté des peuples africains en lutte pour la liberté et la démocratie, mais a toujours apporté un soutien politique, économique et militaire aux despotes sanguinaires et autres dictateurs illégitimes qui s’accrochent au pouvoir dans certains pays d’Afrique noire par la violence et par les élections truquées comme au Cameroun, au Gabon, au Tchad, au Congo et au Togo... Mais la plus grosse forfaiture de Chirac reste la Côte d’ivoire, où il a essayé de renverser militairement, sans succès, le président Laurent Gbagbo, arrivé au pouvoir par une révolution démocratique. C’est l’échec le plus cuisant de Chirac au plan africain et même international !

Ces dernières années, il a essayé de se poser en défenseur de l’Afrique sur la scène internationale, en plaidant notamment pour l’accroissement de l’aide, la suppression des subventions agricoles au coton, la création d’une organisation des Nations Unies pour l’Environnement, la solidarité envers le continent à travers des financements innovants...

Oui, il a fait plein de discours dans lesquels il a dit des choses en faveur du continent. Mais pour quels résultats ? Chirac est très fort en phraséologie, mais les actes n’ont jamais suivi. Par Exemple, Chirac s’est auto félicité à Cannes, pour avoir « doublé l’APD au profit des pays africains dans les 4 dernières années ». Selon les ONG françaises qui travaillent sur les questions d’aide au développement, cela est totalement faux. Coordination-Sud, qui est une coalition d’ONG françaises, dénonce « un gonflement artificiel de l’APD par des artifices comptables »... On peut citer de nombreux exemples comme ceux-là.

Le départ de Chirac va-t-il changer quelque chose dans les relations entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique ?

L’impérialisme français en Afrique est surtout systémique, structurel et structuré. Il y a des relations personnelles et claniques entre des hommes politiques français et des dictateurs et hommes politiques africains, qui ont rendu cet impérialisme encore plus pervers. Mais fondamentalement l’exploitation française dans ses ex colonies, se fait à travers des structures. C’est pourquoi elle a survécu à tous les gouvernements de gauche ou de droite qui se sont succédé au pouvoir en France depuis De Gaulle. Vous comprenez donc que la politique de la France en Afrique ne changera pas seulement avec un changement d’hommes et de femmes politiques au pouvoir en France. Ce sont les structures qui régissent cette politique d’asservissement qu’il faut d’abord changer. Ensuite, c’est à nous les Africains de créer un rapport de force qui contraignent la France à nous respecter et à nous considérer comme des partenaires et non comme ses valets.

Comment donc créer ce rapport de force, selon vous ?

Par des résistances et des luttes multiformes sur le terrain. On ne peut pas continuer à pleurnicher comme si les autres peuples du monde allaient faire le combat contre l’impérialisme français à notre place. Ces résistances doivent constituer une menace contre les intérêts de ceux s’opposent aux nôtres.

Dans son discours lors du dernier sommet Afrique-France, tenu à Cannes en Février dernier, le président français affirmait : « J’aime l’Afrique, ses territoires, ses peuples, ses cultures". Pour vous, ce n’est pas une preuve d’amour envers le continent ?

Chirac est sans doute, avec Sarkozy, le plus grand démagogue de la France contemporaine. Il fait des proclamations dont il n’est en rien convaincu. Si Chirac aimait l’Afrique, son gouvernement ne traiterait pas les Africains vivant en France avec autant de mépris et d’humiliation. C’est quand même sous son autorité que la loi sur le durcissement des conditions du regroupement familial en France a été adoptée, et dont les premières victimes sont les Africains. On ne peut donc pas prétendre aimer les cultures africaines, dans lesquelles la famille occupe une place centrale et, en même temps, empêcher les Africains vivant en France de regrouper leurs familles... Chirac fait des proclamations et son gouvernement pose des actes contraires. Je trouve que c’est un dangereux démagogue !

Des accords de défense lient la France à ses anciennes colonies. En Côte d’ivoire, les jeunes patriotes qui soutiennent Gbagbo ont demandé, à maintes reprises, le départ de la base française basée à Abidjan-Port Bouet. Pensez-vous que c’est un point de passage pour mettre un terme à la Francafrique ?

C’est la moindre des choses que puissent exiger les patriotes ivoiriens, eux qui ont été massacrés en Novembre 2004 par l’armée française, venue pour renverser le président Gbagbo et dont la résistance populaire rencontrée a lamentablement fait échouer le plan.. Pour être plus général et pour notre propre dignité, nous devons chasser toutes les armées étrangères du territoire africain. Aucune base militaire étrangère ne doit plus exister sur notre continent. La présence de bases militaires françaises en Afrique, réveille en nous, les blessures de notre histoire douloureuse et nous rappelle, à chaque instant, que nous avons été vaincus par l’histoire et même le présent. C’est ça la symbolique des bases militaires françaises chez nous.

Nicolas Sarkozy, son probable remplaçant à l’Elysée, envisage d’ériger un ministère de « l’immigration et de l’identité nationale ». Cette éventualité fait croire qu’une nouvelle époque va s’ouvrir, qui fera regretter Chirac, perçu par une partie de l’opinion publique africaine comme le dernier président français ayant des liens affectifs avec l’Afrique ? .

Chirac a des liens affectifs avec des dictateurs africains et pas avec l’Afrique. Et de toutes les façons, il n’y a pas de raison de regretter Chirac, puisqu’il n’a rien fait pour l’Afrique et pour les Africains du continent et ceux vivant en France. Quant à Sarkozy, c’est un dangereux populiste qui risque de conduire la France à la guerre civile... Mais les Français sont libres de voter pour qui ils veulent !

En tant qu’activiste politique et militant panafricaniste, que proposez-vous pour repenser la coopération entre l’Afrique et la France ?

Je suis entièrement solidaire à « l’Appel de la société civile africaine aux candidats à l’élection présidentielle en France », lancé à l’ouverture du contre sommet France - Afrique tenu du 11 au 13 février 2007 à Paris. Cet appel fait un certain nombre de recommandations à la classe politique française.

Je pense que nous ne pouvons pas avoir une relation Afrique-France sereine si le très lourd contentieux historique qui nous oppose à l’Hexagone n’est pas vidé. Il faut donc que la France assume entièrement ses crimes coloniaux et néocoloniaux en Afrique. Moi, je viens du Cameroun, pays dans lequel la France et ses valets locaux ont assassiné tous les leaders indépendantistes (Um Nyobè, Moumié...) et qui a aidé Ahidjo à rester au pouvoir en commettant des tueries de masses dans l’ouest et le littoral du pays. Dans le cadre de Notre Mouvement, nous exigeons que les archives militaires et des services secrets français, sur cette période, soient ouvertes, afin que la vérité soit connue sur ce qui s’est réellement passé. La nouvelle relation Afrique-France ne se fera pas sur la base du déni de Mémoire aux victimes que nous sommes.

En dehors de cet aspect historique, il y a les accords de coopération et les accords de défense qu’il faut supprimer ; les bases militaires françaises en Afrique qu’il faut fermer. Comme je vous l’avais dit, l’impérialisme français est structurel et ce sont ces structures qu’il faut d’abord mettre à plat. Je n’ai pas encore entendu les candidats à l’élection présidentielle en France envisager la suppression des instruments et structures qui perpétuent l’aliénation et la domination de l’Afrique par la France. Exception faite des candidats communistes et Trotskistes, qui sont les soutiens traditionnels des peuples opprimés...

Pour terminer, je vais préciser qu’au-delà de tout ce qui précède, c’est nous les Africains qui devons développer des résistances coriaces sur le terrain pour contraindre la France à une nouvelle relation à l’Afrique, une nouvelle vision sur l’Afrique.

Interview online réalisée par H.B. Tcherno

H B Tcherno