mardi 13 mai 2008
L'éminent Anthropologue ivoirien, le Pr Harris Memel Fotè est mort!
Le souffle qui le maintenait en vie s’est
éteint dimanche dernier. Mais un homme comme lui ne meurt pas. Comment
peut-on saisir un baobab? C’est grand, c’est gros, c’est monumental, un
baobab. La question se pose parce que la tâche est ardue. Alors, que
faire? Tout simplement essayer de l’identifier. Par endroits. Par
petites touches. Car un baobab, ça ne se dit pas véritablement. Surtout
quand on a affaire à un baobab hors normes, qui, par sa taille, par son
ampleur, domine les autres. Et ce baobab-là, c’est Harris Memel-Fotê.
Par l’art du jet, comme le dirait le peintre Monné Bou, voici quelques
traits de ce phénoménal baobab humain: En 1930, il germera dans une
portion du jardin de ses ancêtres: Mopoyem (Dabou). De là, il poussera
et aura des branches diverses hors du terroir (Bac A 1950-1951) en
France, Licence ès-Lettres en 1956, et DES de Philosophie en 1957.
Doctorat de sociologie en 1970. Et enfin, Doctorat d’Etat ès-Lettres en
1988, à Paris. Comme tout baobab fertile, il offrira plus d’un
ingrédient aux mets culturels et intellectuels africains. Des mets
auxquels il apportera une richesse gustative particulière.
Référons-nous à ses innombrables apports aux banquets universitaires et
autres. Memel-Fotê, c’est la Guinée de Sékou Touré qui a dit non à de
Gaulle. A l’appel du leader africain, il choisit d’apporter sa pierre à
l’édification de la nouvelle Afrique libre. Acte fort de ce départ, il
restitue sa bourse française pour un billet d’avion vers la Guinée qui
s’est mise debout. Le 2 janvier 1958, il est à Conakry. Memel-Fotê,
c’est aussi le soutien au panafricanisme de Kwame N’Krumah dont les
rêves étaient portés par tous ceux que se voulaient maçons de la
nouvelle Afrique. Memel-Fotê, c’est encore le prisonnier qui croupira
pendant seize mois dans les geôles liberticides de la colonisation. Il
avait osé afficher sa dignité de nègre fier et debout, qui a toujours
refusé de plier l’échine. Quand il sort de prison, son pays est à un
jour de sa première fête nationale, le 7 août 1960. Memel-Fotê, c’est
le combattant de la liberté qui veut «entraîner tous les Ivoiriens à
penser l’Afrique, à se solidariser avec tous les peuples africains qui
combattent pour l’intégration et l’indépendance de l’Afrique».
Memel-Fotê, c’est cet homme-là. Ce fier Africain. Pour que le continent
passe avant tout. Qui ne pense pas son destin comme un destin privé,
mais comme un destin public. Pas comme un destin individuel, mais comme
un destin collectif. Son destin, c’est celui de l’Afrique. C’est
pourquoi il sera toujours là où le peuple est. Memel-Fotê, c’est
l’homme du non. Non à Houphouët-Boigny. Il aurait pu être le premier
directeur de l’Ecole normale supérieure (ENS). Non à l’aliénation. Non
à l’allégeance. Non à la soumission. Memel-Fotê, c’est l’homme de la
dignité, l’homme de l’africanité, l’homme grand, l’homme de la
grandeur, l’homme de la noblesse; c’est la sève qui arrose l’âme de
notre inconscient collectif. C’est le maître qui a construit la
conscience de tous ceux qui, aujourd’hui, font office de maîtres dans
nos universités. La Fondation Memel-Fotê, Centre panafricain de
formation et de documentation du Socialisme et de la Démocratie, est là
pour témoigner de l’homme. C’est ce grand homme-là qui présidait aux
destinées de l’Académie des Sciences, des Cultures, des Arts et des
Diasporas africaines) depuis sa création, en 2003. Ce savant parmi les
grands, avait été coopté par le Président François Mitterrand pour
siéger à l’Académie universelle de la Culture. Cet intellectuel de
renom et de renommée, on le sait aussi, eu une Chaire au Collège de
France. Pour avoir fécondé la terre de ses ancêtres et celle
d’ailleurs, nourrit l’esprit critique de ceux qui l’habitent et ceux
d’ailleurs, le premier enseignant ivoirien en philosophie se pose comme
l’indéracinable docte Magistère. D’où son nom de Memel-Montagne.
L’homme s’en est allé. Un dimanche. Le 11 mai 2008. L’homme est mort.
Memel-Fotê est mort. Vive Memel-Fotê. Une telle montagne ne peut
s’écrouler. C’est d’ailleurs pour cela que notre texte est écrit au
présent. Malade, Memel-Fotê était là. De tous les grands événements. De
tous les grands rassemblements. Paralysé, il était là. Toujours actif.
Toujours en mouvement. Le fauteuil roulant, dans lequel l’avaient
installé ses diverses interventions, ne l’a point maintenu cloué à la
terre, ni figé. Même mort, Memel-Fotê est plus que jamais vivant.
Indéracinable, l’homme l’était de son vivant. Mort, il est plus que
jamais devenu immortel. Comme en témoignent ses multiples publications.
Comme nous le conserve le documentaire-interviewes réalisé par
Dominique Thalmas-Tayoro, et qui donna lieu, les 25 et 26 janvier
dernier, au dernier hommage rendu à l’homme de son vivant. Il était
apparu à cette cérémonie, qui lui était dédié, très épuisé. Puis, il y
a une semaine, il est entré à la Pisam. Il en sort en passant à la
postérité. Depuis hier, son domicile ne désemplit pas. Le Président de
l’Assemblée nationale, le Pr Mamadou Koulibaly, y est allé présenté ses
condoléances et dire toute sa douleur face à la disparition de son
monumental collègue.
Agnès Kraidy
Repères
DIPLOMES. Licence ès-Lettres 1956 et Diplôme d’Études Supérieures de
Philosophie (Université Aix-Marseille, 1957). Doctorat de Sociologie
(Sorbonne, 1970). Doctorat d’Etat ès-Lettres (EHESS, Paris 1988).
TITRES ENSEIGNANT. Profes-seur de Philosophie (Lycée Donka, Conakry
1959 ; Lycée de Cocody, Abidjan 1960-1962 ; École Normale Supérieure
d’Abidjan 1962-1965). Assistant d’Anthropologie (1965-1971) ;
Maître-assistant (1971-1989) ; Maître de Conférences (1989-1990),
Université d’Abidjan. Professeur honoraire (1990). TITRES DE RECHERCHE.
Membre fondateur de l’Institut d’Ethno-Sociologie de l’Université
d’Abidjan IES (1967), de l’Institut de Littérature et d’Esthétique
Négro-Africaines (ILENA, 1977), du Groupe de Recherche “ Sciences et
Société en Afrique “ (1989), du Groupe Ivoirien de Recherche sur la
Société, l’Économie et la Culture Africaines, GIRESCA (Abidjan 1994)
;Membre du Comité Exécutif du Conseil Africain des Sociologues et des
Anthropologues, CASA (1997), du Comité Exécutif du Conseil pour le
Développement de la Recherche Économique et Sociale en Afrique CODESRIA
(1979-1982), du Comité de Rédaction des Cahiers d’Études Africaines
(EHESS, 1986-1995, Paris); Directeur Adjoint de l’Institut
d’Ethno-Sociologie (1973-1976), Secrétaire général du Centre
Universitaire de Recherche et de Développement, CURD (1974-1977),
Président du Comité de Pilotage du GIDDIS-CI (Groupement
Interdisciplinaire des Sciences Sociales en Côte-d’Ivoire, 1991-1995),
Président du Comité Scientifique du CODESRIA (1992-1995) ; Directeur
d’Études associé à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales,
Paris (1978-1979 et 1991) ;Titulaire de la chaire internationale du
Collège de France, année académique 1995-1996. Président de l’Académie
des sciences, des cultures, des arts et des diasporas africaines
(ASCAD), depuis 2003. PUBLICATIONS. 1980 Le système politique de
Lodjoukrou. Une société lignagère à classes d’âge, Côte d’Ivoire,
Paris, Présence africaine/Abidjan-Dakar-Lomé, Nouvelles éditions
africaines.
1989 L’esclavage dans les sociétés lignagères de l’Afrique noire.
Exemple de la Côte d’Ivoire précoloniale, 1700-1920, Villeneuve d’Ascq,
Université Lille-III, Atelier national de reproduction des thèses. 1996
L’esclavage lignager africain et l’anthropologie des droits de l’homme.
Leçon inaugurale faite le lundi 18 décembre 1995, Paris, Collège de
France, Chaire internationale.
1998 Les représentations de la santé et de la maladie chez les
Ivoiriens, Paris, l’Harmattan. 1999 Fonder une nation africaine
démocratique et socialiste en Côte d’Ivoire. Congrès extraordinaire du
Front populaire ivoirien, décembre 1994, Paris, l’Harmattan, etc.
DISTINCTIONS. Commandeur de l’Ordre du Mérite de l’Éducation Nationale
(1981). Officier de l’Ordre du Mérite Culturel (1985); Membre de
l’Académie Universelle des Cultures et Membre du Comité Exécutif de
l’Académie.
Option : Tel est le maître
Qui suis-je pour penser Memel-Fotê quand nombreux sont ceux, grands,
aujourd’hui, qui ont gravi cette montagne du savoir et de la
connaissance? Qui suis-je pour oser le dire quand d’autres, plus armés,
sont là pour dire l’homme dans toute son humanité et sa grandeur?
Nous prenons donc l’option de laisser parler des voies plus autorisées.
Afin de mieux connaître l’homme dans sa densité et dans sa plénitude.
De lui, le Pr. Barthélemy Kotchy dit: «C’est un honnête homme, au sens
premier, c’est-à-dire un homme qui est au carrefour de toutes les
sciences, de toute la connaissance, de la culture». Pour le Pr. Wondji
Christophe, cet homme «est un perfectionniste intellectuel» qui vous
donne envie de suivre et de marcher dans ses pas. Ce qui fera dire au
Pr. Séry Bailly qu’il «est un modèle pour les jeunes. C’est un exemple
pour nous tous en tant que citoyen conséquent qui dit ce qu’il fait et
fait ce qu’il dit». Un modèle qui inspire cette réflexion au Pr. Voho
Sahi: «En le lisant, j’ai pris conscience que la culture africaine a
ses maîtres et la pensée africaine, ses auteurs. Il a comblé en moi un
grand vide…». Mort, mais vivant, parce que comme le dit si bien le Pr.
Gnagne Yadou Maurice: «Memel-Fotê, c’est un véritable mythe, au sens
d’une représentation symbolique qui a influencé, qui influence et qui
influencera toujours la vie sociale, culturelle et politique de la
nation ivoirienne et du monde». Et le monde saura se nourrir de cet
homme «exemplaire, d’une culture considérable et qui s’impose d’emblée
comme une autorité», dixit le Pr. Marc Augé, sous la direction duquel
Memel-Fotê rédigea sa thèse de Doctorat d’Etat. Témoignages des
nouveaux maîtres de nos universités. Hommages. Et souvenirs. Comme ceux
du Pr. Zadi Zaourou, qui eut le grand homme comme enseignant. Tout
commence pour lui lors de la rentrée scolaire 1960-1961. Et le 25
janvier dernier, c’est-à-dire 48 ans plus tard, le maître du Didiga
remonte le temps : «Déjà, le cours introductif nous édifia. En quelques
deux ou trois autres cours, nous étions plus que convaincus… CONQUIS!
(...) Tel est mon maître: altier, souverain, digne comme un baobab
colossal trônant au-dessus des arbres rabougris…». Hier, debout, il
trônait au dessus des grands. Aujourd’hui, couché, il reste debout à
jamais sur les hauteurs du savoir. Tel est le maître.
Par Agnès Kraidy
Laurent Gbagbo de Memel-Fotê : “C’était une montagne”
C’est avec une profonde tristesse que j’apprends la disparition du
professeur Harris Memel Fotê. Memel Fotê n’est pas seulement, pour ma
génération, un professeur, l’un des premiers enseignants africains à
avoir exercé dans l’enseignement secondaire et dans les universités
d’Afrique. Il incarne également la conscience d’une certaine idée de la
dignité de l’homme noir, de la liberté en Afrique et de l’indépendance
des Etats africains. Sa mort coïncide avec le 50e anniversaire des
réformes institutionnelles engagées par la France en 1958 et qui ont
débouché sur les indépendances de nos Etats, deux ans plus tard. Les
courants et mouvements indépendantistes africains savent la part
inestimable, au plan militant et au plan intellectuel, que Harris Memel
Fotê a, personnellement, prise dans la marche de l’histoire de cette
période pleine à la fois d’espoirs et d’incertitudes. Il a choisi le
temps de l’indépendance et de la dignité africaine. C’est pourquoi il
s’est rendu en Guinée lorsque ce pays, ayant dit «Non» au référendum de
septembre 1958, s’est trouvé, du jour au lendemain, privé de toute
assistance technique française en représailles à la décision souveraine
du peuple guinéen. Il a choisi le temps de l’indépendance d’esprit et
de la solidarité africaine. Pour cela, il a été arrêté et emprisonné le
30 avril 1959 à Abidjan. Il a choisi le temps de la démocratie et de
l’Etat de droit. Pour cela, il a refusé de se compromettre avec le
parti unique. Il était là en 1990 lorsque le temps de la révolution
démocratique étant arrivé, nous avions besoin de sa caution morale,
politique et intellectuelle. Il n’a pas failli à son devoir envers
l’Afrique, envers la Côte d’Ivoire, son pays, et envers la démocratie
et les libertés. Depuis 2000, il dirigeait l’Académie des sciences
d’Afrique et des diasporas africaines (Ascad). Car, Harris Memel Fotê
est d’abord un homme de science et de culture, reconnu par les sociétés
savantes les plus prestigieuses au monde. Il était membre de l’Académie
universelle des cultures du monde créée par François Mitterrand et
professeur honoraire au Collège de France. Pour la Côte d’Ivoire, il
restera la montagne du savoir, comme a su le dire un poète, parlant de
la «Memelmontagne». C’est aujourd’hui un monument qui se dresse et la
Côte d’Ivoire lui doit un hommage national. Je présente mes
condoléances à son épouse et ses enfants, sa famille et aux membres de
sa génération, aux habitants de Mopoyem, son village, et à toute la
région de Dabou.
Laurent Gbagbo
Président de la République
Focus : Il sera là…
Au bout du petit matin… comme le nègre majeur, le Martiniquais Aimé
Césaire, décédé le 17 avril dernier, Harris Memel-Fotê, celui que les
intellectuels de la Côte d’Ivoire appellaient avec déférence et respect
mêlés «Le Maître», s’en est allé, dimanche, dans le silence d’une
clinique de la place. Il avait, selon l’état civil, 78 ans (il naît en
1930 à Mopoyem, à Dabou), mais il devait en avoir plus. En moins d’un
mois, l’Afrique perd deux de ses dignes fils qui ont su, à des degrés
divers, porter sa voix, pour l’affirmation d’une identité nègre bafouée
au cours des siècles. Pour la revendication d’une liberté qui trouvera
sa pleine expression au sein des associations et mouvements
indépendantistes du continent. Les intellectuels ivoiriens, qui n’ont
pas encore fini de pleurer Césaire; la nation ivoirienne de même, qui
s’apprête à rendre un vibrant hommage au poète martiniquais
aujourd’hui, sous le coup de 15 heures à l’Assemblée nationale, devront
encore porter un double deuil. Car, Pr Memel-Fotê est à la Côte
d’Ivoire, ce que Césaire était/est pour la Martinique, les Antilles, le
continent: des consciences «Meji» qui ont été des porteurs de voix qui
dépassaient l’espace réduit de leur espace natal. Et ils avaient su, au
cœur des périodes troubles de l’histoire, éclairer le chemin des leurs.
Voici ce que disait de lui Pr Marc Augé, à la XIIIè conférence
Marc-Bloch, à l’Ecole des hautes études en Sciences sociales, en 1991:
«Un intellectuel rigoureux qui, au travers des vicissitudes de
l’histoire et des difficultés du continent africain, (qui) a toujours
réaffirmé les exigences propres de la liberté intellectuelle et de la
recherche scientifique…Si son œuvre a fait progresser notre
connaissance intime de l’Afrique, elle constitue aussi, par sa seule
existence, un témoignage». Cette œuvre? Un immense travail d’érudit,
une thèse de doctorat d’Etat, en 4 tomes, présentée et soutenue le 30
juin 1988 sur L’esclavage dans les sociétés lignagères d’Afrique noire.
Exemple de la Côte d’Ivoire précoloniale: 1700-1920. Un document
précieux, dédié, entre autres «Aux esclaves qui, dans l’existence, ne
connurent pas une vraie vie, et qui, dans la mort, n’eurent pas une
bonne mort» et «A tous les descendants d’esclaves» «Patriote invétéré»
(les professeurs Pierre et Caroline Pellegrin); «perfectionniste» (Pr
Christophe Wondji), anticolonialiste, panafricaniste, Pr Memel-Fotê
reste un penseur d’une vaste culture, un acteur plein de l’Afrique
contemporaine. Et la Fondation Jean Jaurès et Harris Memel-Fotê, à
Abidjan, aurait pu porter sons seul nom que cela n’aurait rien enlevé à
son prestige. Car l’homme de son vivant, n’a pas traversé son époque
dans l’anonymat. Au contraire…Je revois encore, par un heureux hasard
de la vie-insigne honneur et privilège -ce grand homme. Il était là,
auprès de moi en bout de table; disons moi, assis, auprès de lui, à une
des réunions de l’Académie des sciences, des arts, des cultures
d’Afrique et des diasporas africaines (ASCAD). Grand par la taille,
grandement assis dans son fauteuil de président de cette société
savante ivoirienne, pour laquelle je devais assurer la communication,
il imposait le respect. Face à eux, je devais exposer. Avec la modestie
qui caractérise ceux qui savent vraiment, les Immortels m’ont écouté,
et validé l’exposé, approuvé par leur président. Ils étaient tous
grands par le savoir, mais ils avaient des regards, des attentions…
d’étudiants devant le Maître quand il devait prendre la parole. Une
admiration non feinte, doublée d’un sentiment de pudeur de voir ce
magnifique vieil homme lutter contre «l’obscur ennemi»; ce temps qui
«mange» la vie. Il parlait peu, souvent difficilement, somnolait même,
mais tenait à être là. Aux réunions, aux activités de l’Ascad, aux
cérémonies culturelles, etc. Son silence était impressionnant; son
courage face à la maladie, à l’âge où on atteint «l’automne des idées»
émouvant. Même quand ses collègues savaient qu’il était là, mais
absent, ils tenaient à lui demander la permission avant de commencer la
réunion. C’était, il y a à peine deux ans. Et, depuis, je ne me
souviens plus avoir revu au siège de fortune la forte corpulence,
malgré l’âge, du président de la société savante ivoirienne. Ces
derniers temps, son mal avait empiré. Admis dans une clinique de la
place, il y a une dizaine de jours, je crois, le Maître a rendu le
dernier soupir. Il manquera assurément à l’ASCAD, qui vient de perdre
son illustre représentant, son président, après les départs des
professeurs Allechi M’bet, économiste et Anoma Gladys, biologiste,
première bachelière de Côte d’Ivoire. Après trois ans d’activité, le
bureau présidé par le Maître a été reconduit. Mercredi dernier, au
Conseil économique et social, à la salle Jean-Delafosse, le
vice-président, Pr Barthélemy Kotchy, a présenté à la presse ce nouveau
bureau. Pr Harris Memel-Fotê n’y était pas. Aujourd’hui, puis demain,
puis les jours passeront, et l’on aura toujours le souvenir de ce bel
homme, de cet autre nègre majeur. Parce qu’il sera là, quelque part,
dans le bureau exigu de l’ASCAD au Plateau. En attendant…
Michel Koffi
Disparition de Memel Fotê : Mopoyem pleure son fils
Leboutou est en deuil. Dabou pleure son fils, Pr. Memel-Fotê. Comme un
signe annonciateur, vendredi dernier, la grande pluie a emporté la
toiture de l’école de son village. Et le dimanche 11 mai, jour de la
Pentecôte, l’un des fondateurs du parti au pouvoir a tiré sa révérence,
plongeant ainsi le village et toute la région de Dabou dont il est
originaire dans le deuil. Nous nous sommes rendue, hier, à Mopoyem,
village situé à 13 kilomètres de Dabou. Là-bas, c’est la tristesse, la
désolation totale. M. Okromi Amari Abraham, chef de village et oncle
maternel du professeur, est inconsolable. « C’est, dit-il, une grande
perte et sa mort nous fait très mal. Mon neveu devrait m’enterrer,
voilà qu’il me devance, qui va donc m’inhumer ?» Pour les villageois,
c’est un grand cerveau, une personnalité, une bibliothèque qui brûle. «
Il n’y a pas que le village, c’est tout le Leboutou qui est en deuil,
qui est dans le noir», renchérissent les notables, MM. Okess Okpob, Sié
Akpka Marcel, Angba Eugène. C’est avec stupéfaction qu’ils ont appris
la nouvelle du décès de Fotè Harris Memel. En effet, ayant remarqué
l’absence de ce dernier, lors de la fête des patriarches, qui s’est
déroulée courant avril dernier, les villageois s’apprêtaient à envoyer
une délégation à Abidjan le rencontrer, quand la nouvelle de sa mort
est tombée, tel un couperet. Ils sont tous sous le choc. Certains
villages, Vieil Aklodje, Akradjo, Bonn, Bouboury, ayant appris la
nouvelle, ont délégué des personnes dans son village pour vérifier le
décès du «christ» de Mopoyem, comme aimaient à l’appeler les
villageois. Le village regrette d’autant son décès qu’il ne pourra plus
avoir un homme de sa trempe. Ses tantes, cousines, Adou Bouaye Odile,
Christine, Sié Marie You, Gnagne Antoinette, Anne, Julienne Yeï,
Madeleine, que nous avons a rencontrées au domicile du Pr. Memel Fotê,
sont affligées. Pour elles, c’est le pilier de la famille qui s’est
s’écroulé. Qui va donc les aider ? s’interrogent-elles. M. Akpess
Samuel, homme de confiance et neveu du défunt, qui l’appelait
affectueusement «petit Essoh», nous a permis de visiter la maison du
député de Dabou. Partout des livres et encyclopédies du salon aux
chambres, en passant par l’anti-chambre. Des malles aussi. L’homme nous
a confié que le professeur a lu environ 7 000 livres qu’il a codifiés.
Elevé dans la philosophie du défunt, M. Samuel Akpess relève «l’homme
n’est pas mort, il vit à travers ses œuvres. Cette mort devrait être
appréhendée comme une réjouissance ». La mort du Pr. Memel Fotê met
ainsi fin à 7 ans de souffrance, 7 ans d’infirmité des suites d’une
chute alors qu’il rendait visite à un ami en deuil. Pr. Memel Fotê
était fils unique. Il est de la génération M’Bédié. Il plonge une
région, tout un pays, tout un continent et le monde du savoir dans le
deuil.
Marie Chantal Obindé
Envoyée spéciale à Dabou
Source: http://news.abidjan.net/h/291486.html
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Réactions des intellectuels ivoiriens à la mort du Pr Harris Memel Fotè
Pr Barthélemy Kotchy:“Une encyclopédie”
Memel-Fotê, c`est un homme de culture. C`est - un honnête homme, au
sens premier, c`est-à-dire un homme qui est au carrefour de toutes les
sciences, de toute la connaissance de la culture. Sur le plan physique,
c`est un homme élégant. Sur le plan moral, c`est un homme intègre et,
en même temps, c`est un homme méthodique et rigoureux. Et, il faut
ajouter: un homme très généreux, qui aime partager. Sur le plan
intellectuel, c`est une encyclopédie. Memel-Fotê, c`est un littéraire
et un poète très sensible. Ce qui est en rapport avec son caractère.
Mais il a aussi ses défauts: d`abord, c`est un homme froid. Il n`est
pas d`un contact facile. Memel veut la justice. Memel veut la
démocratie. Memel veut la liberté. Memel sait de quoi la Côte d`Ivoire
a besoin. Et il a mis sa formation au service de ses frères.
Mme Mathilde Memel-Fotê: (son épouse) “Il a marqué son temps”
Il aime l`homme. C`est un homme fondamentalement de culture, parce
qu`il s`intéresse au moindre petit élément qui touche à l`homme. C`est
un grand homme qui a marqué son temps, mais qui, malheureusement, n`est
pas connu dans son pays.
Pr. Wondji Christophe:"Un perfectionniste intellectuel"
Il est chaleureux. Il est froid avec ceux qu`il ne connaît pas. Par
méfiance. Parce qu`il a fait la prison. Il a eu des déconvenues avec
des amis qui l`ont trahi.
Il y a chez lui un contraste entre sa taille, sa massivité et son caractère humble, sa souplesse, sa gentillesse.
Son défaut, c`est qu`il est négligent pour les siens.
Memel-Fotê, c`est un perfectionniste intellectuel.
Pr. Marc Auge (Français):“II est d`emblée une autorité”
C`est un homme qui a le sens de l`amitié et de la fidélité. Il a cette
dimension très étonnante: dans son village, il s`intéresse aux
difficultés des gens qui l`entourent. Je l`ai vu à la Sorbonne, à
l`Académie de la Culture. Il parcourait ces mondes aisément. Nous
étions persuadés qu`il devait jouer un rôle majeur dans la situation
politique de son pays. C`est un gros travailleur. Il est exemplaire.
Memel est d`emblée une autorité. C`est un homme de culture considérable.
Pr. Emmanuel Terray (Français et collègue du Professeur Memel-Fotê):“L`incorruptible”
L`Ambassadeur de France de l`époque, Raphaël Legg, disait, en
particulier, d`Harris Memel qu`il était "anti-français". Harris Memel,
comme Niangoran Bouah, était un patriote. Il trouvait à cette époque
que l`emprise de la France sur la Côte d`Ivoire était un peu excessive.
Et ce n`est pas moi qui vais leur donner tort. Harris Memel, c`est
quelqu`un qui a beaucoup d`attention et beaucoup de cœur; quelqu`un qui
regarde ce que vivent les autres, par où passent les autres.
Memel, c`est l`incorruptible. C`est un grand chercheur et un grand penseur.
Pr. Pierre Pellegrin (Français et collègue du Professeur Memel-Fotê):“Un patriote”
Memel était très mal vu par la communauté française de Côte d`Ivoire. Notamment, par l`Ambassadeur de France de l`époque, M. Raphaël Leg, qui était tout puissant. Il disait de Memel que c`est "un anti-français notoire", ce qui était une stupidité incroyable, quand on sait ce que Memel a fait pour la culture française. A l`époque, Houphouët-Boigny était entouré exclusivement de conseillers étrangers. Son principal conseiller était Raphaël Legg. Et des jeunes patriotes comme Memel-Fotê et Laurent Gbagbo n`aimaient pas beaucoup cette situation.
Mme Ago Marthe (1ère vice-présidente de l`Assemblée nationale):“La dignité faite homme”
C`est lui qui nous a vraiment fait vivre le socialisme dans sa réalité pratique. L`homme, pour lui, est au centre de tout. Tout pour lui doit concourir au bonheur et à l`épanouissement de l`homme. Memel Fotê m`inspire un profond respect. Lui, c`est la dignité faite homme. Il a dit un jour cette phrase qui sera toujours gravée dans ma mémoire: “Il y a un choix à faire dans la vie: ou on est du côté de ceux qui frappent, de ceux qui oppriment, ou du côté de ceux qui sont frappés et opprimés. Moi, j`ai choisi d`être du côté de ceux qu`on frappe".
Pr. Voho Sahi (témoin de mariage de sa deuxième épouse):“II a comblé en moi un grand vide”
La première chose que je puis dire, c`est que je n`ai ni eu le
privilège de bénéficier de son enseignement, ni celui de voir rejaillir
sur moi son aura, ni de participer à son combat idéologique,
intellectuel, qui a façonné les intellectuels de la Côte d`Ivoire des
années de lutte pour l`indépendance et de la Côte d`Ivoire des
premières années de l`indépendance. C`est peut-être pour cela qu`il
représente beaucoup pour moi. Ayant effectué toutes mes études loin de
la Côte d`Ivoire, n`ayant eu que des modèles étrangers, morts ou
vivants, le découvrir a comblé pour moi un grand vide; ce vide qu`on
nourrit quand on est loin de chez soi, et surtout quand on a de si
grands noms, de si grandes têtes, de si beaux modèles. Memel-Fotê, je
l`ai donc rencontré par hasard, dans les interstices de la révolution
démocratique qui s`est déclenchée en Côte d`Ivoire dans les années
1990. Memel-Fotê, pour moi, c`est d`abord ce père spirituel que j`ai
choisi. Puisque c`est moi qui, en l`entendant au cours des conférences
qu`il donnait en 1990-1991, en le lisant, ai pris conscience que la
culture africaine a ses maîtres, que la pensée africaine a ses auteurs.
La dernière grande leçon qu`il donne à ceux qui l`admirent, c`est de
savoir que la chose la plus précieuse que l`on ai à laisser à ceux ou
celles auxquels l`on tient le plus, c`est son nom.
Ce qu`un grand homme, ce qu`un homme de grande spiritualité donne,
c`est le nom que l`on porte. Il y a une signification profonde à son
mariage.
Pr. Gnagne Yadou Maurice:“II fertilise nos consciences”
Memel-Fotê, c`est une légende vivante qui fascine, tant sa vie est un
modèle de conviction, d`engagement politique et intellectuel,
d`engagement tout court, dans l`avènement d`un monde de liberté où
l`esprit, je veux parler de l`intellect, seul, guide nos choix et nos
actions. Pour lui, il faut vivre en se cramponnant à ses convictions,
même dans le dénuement, et ne jamais aliéner son esprit en se jetant
dans des actions et des projets que sa conscience réprouve. Memel-Fotê,
c`est l`humilité de l`humus, c`est-à-dire de la terre de laquelle nous
sommes créés et fondés, qui fertilise nos consciences pour le bien de
la collectivité.
Memel-Fotê, c`est un homme aux qualités intemporelles, un homme
multidimensionnel. Memel-Fotê, c`est un véritable mythe, au sens d`une
représentation symbolique qui a influencé, qui influence et qui
influencera toujours la vie sociale, culturelle et politique de la
nation ivoirienne et du monde.
Source Harris Memel Fotê, L’indéracinable doct Magister
Source: Le temps du 14 Mai 2008
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