Memel_Fote

Le souffle qui le maintenait en vie s’est éteint dimanche dernier. Mais un homme comme lui ne meurt pas. Comment peut-on saisir un baobab? C’est grand, c’est gros, c’est monumental, un baobab. La question se pose parce que la tâche est ardue. Alors, que faire? Tout simplement essayer de l’identifier. Par endroits. Par petites touches. Car un baobab, ça ne se dit pas véritablement. Surtout quand on a affaire à un baobab hors normes, qui, par sa taille, par son ampleur, domine les autres. Et ce baobab-là, c’est Harris Memel-Fotê. Par l’art du jet, comme le dirait le peintre Monné Bou, voici quelques traits de ce phénoménal baobab humain: En 1930, il germera dans une portion du jardin de ses ancêtres: Mopoyem (Dabou). De là, il poussera et aura des branches diverses hors du terroir (Bac A 1950-1951) en France, Licence ès-Lettres en 1956, et DES de Philosophie en 1957. Doctorat de sociologie en 1970. Et enfin, Doctorat d’Etat ès-Lettres en 1988, à Paris. Comme tout baobab fertile, il offrira plus d’un ingrédient aux mets culturels et intellectuels africains. Des mets auxquels il apportera une richesse gustative particulière. Référons-nous à ses innombrables apports aux banquets universitaires et autres. Memel-Fotê, c’est la Guinée de Sékou Touré qui a dit non à de Gaulle. A l’appel du leader africain, il choisit d’apporter sa pierre à l’édification de la nouvelle Afrique libre. Acte fort de ce départ, il restitue sa bourse française pour un billet d’avion vers la Guinée qui s’est mise debout. Le 2 janvier 1958, il est à Conakry. Memel-Fotê, c’est aussi le soutien au panafricanisme de Kwame N’Krumah dont les rêves étaient portés par tous ceux que se voulaient maçons de la nouvelle Afrique. Memel-Fotê, c’est encore le prisonnier qui croupira pendant seize mois dans les geôles liberticides de la colonisation. Il avait osé afficher sa dignité de nègre fier et debout, qui a toujours refusé de plier l’échine. Quand il sort de prison, son pays est à un jour de sa première fête nationale, le 7 août 1960. Memel-Fotê, c’est le combattant de la liberté qui veut «entraîner tous les Ivoiriens à penser l’Afrique, à se solidariser avec tous les peuples africains qui combattent pour l’intégration et l’indépendance de l’Afrique». Memel-Fotê, c’est cet homme-là. Ce fier Africain. Pour que le continent passe avant tout. Qui ne pense pas son destin comme un destin privé, mais comme un destin public. Pas comme un destin individuel, mais comme un destin collectif. Son destin, c’est celui de l’Afrique. C’est pourquoi il sera toujours là où le peuple est. Memel-Fotê, c’est l’homme du non. Non à Houphouët-Boigny. Il aurait pu être le premier directeur de l’Ecole normale supérieure (ENS). Non à l’aliénation. Non à l’allégeance. Non à la soumission. Memel-Fotê, c’est l’homme de la dignité, l’homme de l’africanité, l’homme grand, l’homme de la grandeur, l’homme de la noblesse; c’est la sève qui arrose l’âme de notre inconscient collectif. C’est le maître qui a construit la conscience de tous ceux qui, aujourd’hui, font office de maîtres dans nos universités. La Fondation Memel-Fotê, Centre panafricain de formation et de documentation du Socialisme et de la Démocratie, est là pour témoigner de l’homme. C’est ce grand homme-là qui présidait aux destinées de l’Académie des Sciences, des Cultures, des Arts et des Diasporas africaines) depuis sa création, en 2003. Ce savant parmi les grands, avait été coopté par le Président François Mitterrand pour siéger à l’Académie universelle de la Culture. Cet intellectuel de renom et de renommée, on le sait aussi, eu une Chaire au Collège de France. Pour avoir fécondé la terre de ses ancêtres et celle d’ailleurs, nourrit l’esprit critique de ceux qui l’habitent et ceux d’ailleurs, le premier enseignant ivoirien en philosophie se pose comme l’indéracinable docte Magistère. D’où son nom de Memel-Montagne. L’homme s’en est allé. Un dimanche. Le 11 mai 2008. L’homme est mort. Memel-Fotê est mort. Vive Memel-Fotê. Une telle montagne ne peut s’écrouler. C’est d’ailleurs pour cela que notre texte est écrit au présent. Malade, Memel-Fotê était là. De tous les grands événements. De tous les grands rassemblements. Paralysé, il était là. Toujours actif. Toujours en mouvement. Le fauteuil roulant, dans lequel l’avaient installé ses diverses interventions, ne l’a point maintenu cloué à la terre, ni figé. Même mort, Memel-Fotê est plus que jamais vivant. Indéracinable, l’homme l’était de son vivant. Mort, il est plus que jamais devenu immortel. Comme en témoignent ses multiples publications. Comme nous le conserve le documentaire-interviewes réalisé par Dominique Thalmas-Tayoro, et qui donna lieu, les 25 et 26 janvier dernier, au dernier hommage rendu à l’homme de son vivant. Il était apparu à cette cérémonie, qui lui était dédié, très épuisé. Puis, il y a une semaine, il est entré à la Pisam. Il en sort en passant à la postérité. Depuis hier, son domicile ne désemplit pas. Le Président de l’Assemblée nationale, le Pr Mamadou Koulibaly, y est allé présenté ses condoléances et dire toute sa douleur face à la disparition de son monumental collègue.

Agnès Kraidy


Repères

DIPLOMES. Licence ès-Lettres 1956 et Diplôme d’Études Supérieures de Philosophie (Université Aix-Marseille, 1957). Doctorat de Sociologie (Sorbonne, 1970). Doctorat d’Etat ès-Lettres (EHESS, Paris 1988). TITRES ENSEIGNANT. Profes-seur de Philosophie (Lycée Donka, Conakry 1959 ; Lycée de Cocody, Abidjan 1960-1962 ; École Normale Supérieure d’Abidjan 1962-1965). Assistant d’Anthropologie (1965-1971) ; Maître-assistant (1971-1989) ; Maître de Conférences (1989-1990), Université d’Abidjan. Professeur honoraire (1990). TITRES DE RECHERCHE. Membre fondateur de l’Institut d’Ethno-Sociologie de l’Université d’Abidjan IES (1967), de l’Institut de Littérature et d’Esthétique Négro-Africaines (ILENA, 1977), du Groupe de Recherche “ Sciences et Société en Afrique “ (1989), du Groupe Ivoirien de Recherche sur la Société, l’Économie et la Culture Africaines, GIRESCA (Abidjan 1994) ;Membre du Comité Exécutif du Conseil Africain des Sociologues et des Anthropologues, CASA (1997), du Comité Exécutif du Conseil pour le Développement de la Recherche Économique et Sociale en Afrique CODESRIA (1979-1982), du Comité de Rédaction des Cahiers d’Études Africaines (EHESS, 1986-1995, Paris); Directeur Adjoint de l’Institut d’Ethno-Sociologie (1973-1976), Secrétaire général du Centre Universitaire de Recherche et de Développement, CURD (1974-1977), Président du Comité de Pilotage du GIDDIS-CI (Groupement Interdisciplinaire des Sciences Sociales en Côte-d’Ivoire, 1991-1995), Président du Comité Scientifique du CODESRIA (1992-1995) ; Directeur d’Études associé à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris (1978-1979 et 1991) ;Titulaire de la chaire internationale du Collège de France, année académique 1995-1996. Président de l’Académie des sciences, des cultures, des arts et des diasporas africaines (ASCAD), depuis 2003. PUBLICATIONS. 1980 Le système politique de Lodjoukrou. Une société lignagère à classes d’âge, Côte d’Ivoire, Paris, Présence africaine/Abidjan-Dakar-Lomé, Nouvelles éditions africaines.
1989 L’esclavage dans les sociétés lignagères de l’Afrique noire. Exemple de la Côte d’Ivoire précoloniale, 1700-1920, Villeneuve d’Ascq, Université Lille-III, Atelier national de reproduction des thèses. 1996 L’esclavage lignager africain et l’anthropologie des droits de l’homme. Leçon inaugurale faite le lundi 18 décembre 1995, Paris, Collège de France, Chaire internationale.
1998 Les représentations de la santé et de la maladie chez les Ivoiriens, Paris, l’Harmattan. 1999 Fonder une nation africaine démocratique et socialiste en Côte d’Ivoire. Congrès extraordinaire du Front populaire ivoirien, décembre 1994, Paris, l’Harmattan, etc. DISTINCTIONS. Commandeur de l’Ordre du Mérite de l’Éducation Nationale (1981). Officier de l’Ordre du Mérite Culturel (1985); Membre de l’Académie Universelle des Cultures et Membre du Comité Exécutif de l’Académie.

Option : Tel est le maître

Qui suis-je pour penser Memel-Fotê quand nombreux sont ceux, grands, aujourd’hui, qui ont gravi cette montagne du savoir et de la connaissance? Qui suis-je pour oser le dire quand d’autres, plus armés, sont là pour dire l’homme dans toute son humanité et sa grandeur?
Nous prenons donc l’option de laisser parler des voies plus autorisées. Afin de mieux connaître l’homme dans sa densité et dans sa plénitude. De lui, le Pr. Barthélemy Kotchy dit: «C’est un honnête homme, au sens premier, c’est-à-dire un homme qui est au carrefour de toutes les sciences, de toute la connaissance, de la culture». Pour le Pr. Wondji Christophe, cet homme «est un perfectionniste intellectuel» qui vous donne envie de suivre et de marcher dans ses pas. Ce qui fera dire au Pr. Séry Bailly qu’il «est un modèle pour les jeunes. C’est un exemple pour nous tous en tant que citoyen conséquent qui dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit». Un modèle qui inspire cette réflexion au Pr. Voho Sahi: «En le lisant, j’ai pris conscience que la culture africaine a ses maîtres et la pensée africaine, ses auteurs. Il a comblé en moi un grand vide…». Mort, mais vivant, parce que comme le dit si bien le Pr. Gnagne Yadou Maurice: «Memel-Fotê, c’est un véritable mythe, au sens d’une représentation symbolique qui a influencé, qui influence et qui influencera toujours la vie sociale, culturelle et politique de la nation ivoirienne et du monde». Et le monde saura se nourrir de cet homme «exemplaire, d’une culture considérable et qui s’impose d’emblée comme une autorité», dixit le Pr. Marc Augé, sous la direction duquel Memel-Fotê rédigea sa thèse de Doctorat d’Etat. Témoignages des nouveaux maîtres de nos universités. Hommages. Et souvenirs. Comme ceux du Pr. Zadi Zaourou, qui eut le grand homme comme enseignant. Tout commence pour lui lors de la rentrée scolaire 1960-1961. Et le 25 janvier dernier, c’est-à-dire 48 ans plus tard, le maître du Didiga remonte le temps : «Déjà, le cours introductif nous édifia. En quelques deux ou trois autres cours, nous étions plus que convaincus… CONQUIS! (...) Tel est mon maître: altier, souverain, digne comme un baobab colossal trônant au-dessus des arbres rabougris…». Hier, debout, il trônait au dessus des grands. Aujourd’hui, couché, il reste debout à jamais sur les hauteurs du savoir. Tel est le maître.

Par Agnès Kraidy

Laurent Gbagbo de Memel-Fotê : “C’était une montagne”

C’est avec une profonde tristesse que j’apprends la disparition du professeur Harris Memel Fotê. Memel Fotê n’est pas seulement, pour ma génération, un professeur, l’un des premiers enseignants africains à avoir exercé dans l’enseignement secondaire et dans les universités d’Afrique. Il incarne également la conscience d’une certaine idée de la dignité de l’homme noir, de la liberté en Afrique et de l’indépendance des Etats africains. Sa mort coïncide avec le 50e anniversaire des réformes institutionnelles engagées par la France en 1958 et qui ont débouché sur les indépendances de nos Etats, deux ans plus tard. Les courants et mouvements indépendantistes africains savent la part inestimable, au plan militant et au plan intellectuel, que Harris Memel Fotê a, personnellement, prise dans la marche de l’histoire de cette période pleine à la fois d’espoirs et d’incertitudes. Il a choisi le temps de l’indépendance et de la dignité africaine. C’est pourquoi il s’est rendu en Guinée lorsque ce pays, ayant dit «Non» au référendum de septembre 1958, s’est trouvé, du jour au lendemain, privé de toute assistance technique française en représailles à la décision souveraine du peuple guinéen. Il a choisi le temps de l’indépendance d’esprit et de la solidarité africaine. Pour cela, il a été arrêté et emprisonné le 30 avril 1959 à Abidjan. Il a choisi le temps de la démocratie et de l’Etat de droit. Pour cela, il a refusé de se compromettre avec le parti unique. Il était là en 1990 lorsque le temps de la révolution démocratique étant arrivé, nous avions besoin de sa caution morale, politique et intellectuelle. Il n’a pas failli à son devoir envers l’Afrique, envers la Côte d’Ivoire, son pays, et envers la démocratie et les libertés. Depuis 2000, il dirigeait l’Académie des sciences d’Afrique et des diasporas africaines (Ascad). Car, Harris Memel Fotê est d’abord un homme de science et de culture, reconnu par les sociétés savantes les plus prestigieuses au monde. Il était membre de l’Académie universelle des cultures du monde créée par François Mitterrand et professeur honoraire au Collège de France. Pour la Côte d’Ivoire, il restera la montagne du savoir, comme a su le dire un poète, parlant de la «Memelmontagne». C’est aujourd’hui un monument qui se dresse et la Côte d’Ivoire lui doit un hommage national. Je présente mes condoléances à son épouse et ses enfants, sa famille et aux membres de sa génération, aux habitants de Mopoyem, son village, et à toute la région de Dabou.

Laurent Gbagbo
Président de la République


Focus : Il sera là…


Au bout du petit matin… comme le nègre majeur, le Martiniquais Aimé Césaire, décédé le 17 avril dernier, Harris Memel-Fotê, celui que les intellectuels de la Côte d’Ivoire appellaient avec déférence et respect mêlés «Le Maître», s’en est allé, dimanche, dans le silence d’une clinique de la place. Il avait, selon l’état civil, 78 ans (il naît en 1930 à Mopoyem, à Dabou), mais il devait en avoir plus. En moins d’un mois, l’Afrique perd deux de ses dignes fils qui ont su, à des degrés divers, porter sa voix, pour l’affirmation d’une identité nègre bafouée au cours des siècles. Pour la revendication d’une liberté qui trouvera sa pleine expression au sein des associations et mouvements indépendantistes du continent. Les intellectuels ivoiriens, qui n’ont pas encore fini de pleurer Césaire; la nation ivoirienne de même, qui s’apprête à rendre un vibrant hommage au poète martiniquais aujourd’hui, sous le coup de 15 heures à l’Assemblée nationale, devront encore porter un double deuil. Car, Pr Memel-Fotê est à la Côte d’Ivoire, ce que Césaire était/est pour la Martinique, les Antilles, le continent: des consciences «Meji» qui ont été des porteurs de voix qui dépassaient l’espace réduit de leur espace natal. Et ils avaient su, au cœur des périodes troubles de l’histoire, éclairer le chemin des leurs. Voici ce que disait de lui Pr Marc Augé, à la XIIIè conférence Marc-Bloch, à l’Ecole des hautes études en Sciences sociales, en 1991: «Un intellectuel rigoureux qui, au travers des vicissitudes de l’histoire et des difficultés du continent africain, (qui) a toujours réaffirmé les exigences propres de la liberté intellectuelle et de la recherche scientifique…Si son œuvre a fait progresser notre connaissance intime de l’Afrique, elle constitue aussi, par sa seule existence, un témoignage». Cette œuvre? Un immense travail d’érudit, une thèse de doctorat d’Etat, en 4 tomes, présentée et soutenue le 30 juin 1988 sur L’esclavage dans les sociétés lignagères d’Afrique noire. Exemple de la Côte d’Ivoire précoloniale: 1700-1920. Un document précieux, dédié, entre autres «Aux esclaves qui, dans l’existence, ne connurent pas une vraie vie, et qui, dans la mort, n’eurent pas une bonne mort» et «A tous les descendants d’esclaves» «Patriote invétéré» (les professeurs Pierre et Caroline Pellegrin); «perfectionniste» (Pr Christophe Wondji), anticolonialiste, panafricaniste, Pr Memel-Fotê reste un penseur d’une vaste culture, un acteur plein de l’Afrique contemporaine. Et la Fondation Jean Jaurès et Harris Memel-Fotê, à Abidjan, aurait pu porter sons seul nom que cela n’aurait rien enlevé à son prestige. Car l’homme de son vivant, n’a pas traversé son époque dans l’anonymat. Au contraire…Je revois encore, par un heureux hasard de la vie-insigne honneur et privilège -ce grand homme. Il était là, auprès de moi en bout de table; disons moi, assis, auprès de lui, à une des réunions de l’Académie des sciences, des arts, des cultures d’Afrique et des diasporas africaines (ASCAD). Grand par la taille, grandement assis dans son fauteuil de président de cette société savante ivoirienne, pour laquelle je devais assurer la communication, il imposait le respect. Face à eux, je devais exposer. Avec la modestie qui caractérise ceux qui savent vraiment, les Immortels m’ont écouté, et validé l’exposé, approuvé par leur président. Ils étaient tous grands par le savoir, mais ils avaient des regards, des attentions… d’étudiants devant le Maître quand il devait prendre la parole. Une admiration non feinte, doublée d’un sentiment de pudeur de voir ce magnifique vieil homme lutter contre «l’obscur ennemi»; ce temps qui «mange» la vie. Il parlait peu, souvent difficilement, somnolait même, mais tenait à être là. Aux réunions, aux activités de l’Ascad, aux cérémonies culturelles, etc. Son silence était impressionnant; son courage face à la maladie, à l’âge où on atteint «l’automne des idées» émouvant. Même quand ses collègues savaient qu’il était là, mais absent, ils tenaient à lui demander la permission avant de commencer la réunion. C’était, il y a à peine deux ans. Et, depuis, je ne me souviens plus avoir revu au siège de fortune la forte corpulence, malgré l’âge, du président de la société savante ivoirienne. Ces derniers temps, son mal avait empiré. Admis dans une clinique de la place, il y a une dizaine de jours, je crois, le Maître a rendu le dernier soupir. Il manquera assurément à l’ASCAD, qui vient de perdre son illustre représentant, son président, après les départs des professeurs Allechi M’bet, économiste et Anoma Gladys, biologiste, première bachelière de Côte d’Ivoire. Après trois ans d’activité, le bureau présidé par le Maître a été reconduit. Mercredi dernier, au Conseil économique et social, à la salle Jean-Delafosse, le vice-président, Pr Barthélemy Kotchy, a présenté à la presse ce nouveau bureau. Pr Harris Memel-Fotê n’y était pas. Aujourd’hui, puis demain, puis les jours passeront, et l’on aura toujours le souvenir de ce bel homme, de cet autre nègre majeur. Parce qu’il sera là, quelque part, dans le bureau exigu de l’ASCAD au Plateau. En attendant…

Michel Koffi


Disparition de Memel Fotê : Mopoyem pleure son fils

Leboutou est en deuil. Dabou pleure son fils, Pr. Memel-Fotê. Comme un signe annonciateur, vendredi dernier, la grande pluie a emporté la toiture de l’école de son village. Et le dimanche 11 mai, jour de la Pentecôte, l’un des fondateurs du parti au pouvoir a tiré sa révérence, plongeant ainsi le village et toute la région de Dabou dont il est originaire dans le deuil. Nous nous sommes rendue, hier, à Mopoyem, village situé à 13 kilomètres de Dabou. Là-bas, c’est la tristesse, la désolation totale. M. Okromi Amari Abraham, chef de village et oncle maternel du professeur, est inconsolable. « C’est, dit-il, une grande perte et sa mort nous fait très mal. Mon neveu devrait m’enterrer, voilà qu’il me devance, qui va donc m’inhumer ?» Pour les villageois, c’est un grand cerveau, une personnalité, une bibliothèque qui brûle. « Il n’y a pas que le village, c’est tout le Leboutou qui est en deuil, qui est dans le noir», renchérissent les notables, MM. Okess Okpob, Sié Akpka Marcel, Angba Eugène. C’est avec stupéfaction qu’ils ont appris la nouvelle du décès de Fotè Harris Memel. En effet, ayant remarqué l’absence de ce dernier, lors de la fête des patriarches, qui s’est déroulée courant avril dernier, les villageois s’apprêtaient à envoyer une délégation à Abidjan le rencontrer, quand la nouvelle de sa mort est tombée, tel un couperet. Ils sont tous sous le choc. Certains villages, Vieil Aklodje, Akradjo, Bonn, Bouboury, ayant appris la nouvelle, ont délégué des personnes dans son village pour vérifier le décès du «christ» de Mopoyem, comme aimaient à l’appeler les villageois. Le village regrette d’autant son décès qu’il ne pourra plus avoir un homme de sa trempe. Ses tantes, cousines, Adou Bouaye Odile, Christine, Sié Marie You, Gnagne Antoinette, Anne, Julienne Yeï, Madeleine, que nous avons a rencontrées au domicile du Pr. Memel Fotê, sont affligées. Pour elles, c’est le pilier de la famille qui s’est s’écroulé. Qui va donc les aider ? s’interrogent-elles. M. Akpess Samuel, homme de confiance et neveu du défunt, qui l’appelait affectueusement «petit Essoh», nous a permis de visiter la maison du député de Dabou. Partout des livres et encyclopédies du salon aux chambres, en passant par l’anti-chambre. Des malles aussi. L’homme nous a confié que le professeur a lu environ 7 000 livres qu’il a codifiés. Elevé dans la philosophie du défunt, M. Samuel Akpess relève «l’homme n’est pas mort, il vit à travers ses œuvres. Cette mort devrait être appréhendée comme une réjouissance ». La mort du Pr. Memel Fotê met ainsi fin à 7 ans de souffrance, 7 ans d’infirmité des suites d’une chute alors qu’il rendait visite à un ami en deuil. Pr. Memel Fotê était fils unique. Il est de la génération M’Bédié. Il plonge une région, tout un pays, tout un continent et le monde du savoir dans le deuil.

Marie Chantal Obindé
Envoyée spéciale à Dabou

Source: http://news.abidjan.net/h/291486.html

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Réactions des intellectuels ivoiriens à la mort du Pr Harris Memel Fotè

Pr Barthélemy Kotchy:“Une encyclopédie”

Memel-Fotê, c`est un homme de culture. C`est - un honnête homme, au sens premier, c`est-à-dire un homme qui est au carrefour de toutes les sciences, de toute la connaissance de la culture. Sur le plan physique, c`est un homme élégant. Sur le plan moral, c`est un homme intègre et, en même temps, c`est un homme méthodique et rigoureux. Et, il faut ajouter: un homme très généreux, qui aime partager. Sur le plan intellectuel, c`est une encyclopédie. Memel-Fotê, c`est un littéraire et un poète très sensible. Ce qui est en rapport avec son caractère. Mais il a aussi ses défauts: d`abord, c`est un homme froid. Il n`est pas d`un contact facile. Memel veut la justice. Memel veut la démocratie. Memel veut la liberté. Memel sait de quoi la Côte d`Ivoire a besoin. Et il a mis sa formation au service de ses frères.

Mme Mathilde Memel-Fotê: (son épouse) “Il a marqué son temps”

Il aime l`homme. C`est un homme fondamentalement de culture, parce qu`il s`intéresse au moindre petit élément qui touche à l`homme. C`est un grand homme qui a marqué son temps, mais qui, malheureusement, n`est pas connu dans son pays.

Pr. Wondji Christophe:"Un perfectionniste intellectuel"

Il est chaleureux. Il est froid avec ceux qu`il ne connaît pas. Par méfiance. Parce qu`il a fait la prison. Il a eu des déconvenues avec des amis qui l`ont trahi.
Il y a chez lui un contraste entre sa taille, sa massivité et son caractère humble, sa souplesse, sa gentillesse.
Son défaut, c`est qu`il est négligent pour les siens.
Memel-Fotê, c`est un perfectionniste intellectuel.

Pr. Marc Auge (Français):“II est d`emblée une autorité”

C`est un homme qui a le sens de l`amitié et de la fidélité. Il a cette dimension très étonnante: dans son village, il s`intéresse aux difficultés des gens qui l`entourent. Je l`ai vu à la Sorbonne, à l`Académie de la Culture. Il parcourait ces mondes aisément. Nous étions persuadés qu`il devait jouer un rôle majeur dans la situation politique de son pays. C`est un gros travailleur. Il est exemplaire.
Memel est d`emblée une autorité. C`est un homme de culture considérable.

Pr. Emmanuel Terray (Français et collègue du Professeur Memel-Fotê):“L`incorruptible”

L`Ambassadeur de France de l`époque, Raphaël Legg, disait, en particulier, d`Harris Memel qu`il était "anti-français". Harris Memel, comme Niangoran Bouah, était un patriote. Il trouvait à cette époque que l`emprise de la France sur la Côte d`Ivoire était un peu excessive. Et ce n`est pas moi qui vais leur donner tort. Harris Memel, c`est quelqu`un qui a beaucoup d`attention et beaucoup de cœur; quelqu`un qui regarde ce que vivent les autres, par où passent les autres.
Memel, c`est l`incorruptible. C`est un grand chercheur et un grand penseur.

Pr. Pierre Pellegrin (Français et collègue du Professeur Memel-Fotê):“Un patriote”

Memel était très mal vu par la communauté française de Côte d`Ivoire. Notamment, par l`Ambassadeur de France de l`époque, M. Raphaël Leg, qui était tout puissant. Il disait de Memel que c`est "un anti-français notoire", ce qui était une stupidité incroyable, quand on sait ce que Memel a fait pour la culture française. A l`époque, Houphouët-Boigny était entouré exclusivement de conseillers étrangers. Son principal conseiller était Raphaël Legg. Et des jeunes patriotes comme Memel-Fotê et Laurent Gbagbo n`aimaient pas beaucoup cette situation.

Mme Ago Marthe (1ère vice-présidente de l`Assemblée nationale):“La dignité faite homme”

C`est lui qui nous a vraiment fait vivre le socialisme dans sa réalité pratique. L`homme, pour lui, est au centre de tout. Tout pour lui doit concourir au bonheur et à l`épanouissement de l`homme. Memel Fotê m`inspire un profond respect. Lui, c`est la dignité faite homme. Il a dit un jour cette phrase qui sera toujours gravée dans ma mémoire: “Il y a un choix à faire dans la vie: ou on est du côté de ceux qui frappent, de ceux qui oppriment, ou du côté de ceux qui sont frappés et opprimés. Moi, j`ai choisi d`être du côté de ceux qu`on frappe".

Pr. Voho Sahi (témoin de mariage de sa deuxième épouse):“II a comblé en moi un grand vide”

La première chose que je puis dire, c`est que je n`ai ni eu le privilège de bénéficier de son enseignement, ni celui de voir rejaillir sur moi son aura, ni de participer à son combat idéologique, intellectuel, qui a façonné les intellectuels de la Côte d`Ivoire des années de lutte pour l`indépendance et de la Côte d`Ivoire des premières années de l`indépendance. C`est peut-être pour cela qu`il représente beaucoup pour moi. Ayant effectué toutes mes études loin de la Côte d`Ivoire, n`ayant eu que des modèles étrangers, morts ou vivants, le découvrir a comblé pour moi un grand vide; ce vide qu`on nourrit quand on est loin de chez soi, et surtout quand on a de si grands noms, de si grandes têtes, de si beaux modèles. Memel-Fotê, je l`ai donc rencontré par hasard, dans les interstices de la révolution démocratique qui s`est déclenchée en Côte d`Ivoire dans les années 1990. Memel-Fotê, pour moi, c`est d`abord ce père spirituel que j`ai choisi. Puisque c`est moi qui, en l`entendant au cours des conférences qu`il donnait en 1990-1991, en le lisant, ai pris conscience que la culture africaine a ses maîtres, que la pensée africaine a ses auteurs. La dernière grande leçon qu`il donne à ceux qui l`admirent, c`est de savoir que la chose la plus précieuse que l`on ai à laisser à ceux ou celles auxquels l`on tient le plus, c`est son nom.
Ce qu`un grand homme, ce qu`un homme de grande spiritualité donne, c`est le nom que l`on porte. Il y a une signification profonde à son mariage.

Pr. Gnagne Yadou Maurice:“II fertilise nos consciences”

Memel-Fotê, c`est une légende vivante qui fascine, tant sa vie est un modèle de conviction, d`engagement politique et intellectuel, d`engagement tout court, dans l`avènement d`un monde de liberté où l`esprit, je veux parler de l`intellect, seul, guide nos choix et nos actions. Pour lui, il faut vivre en se cramponnant à ses convictions, même dans le dénuement, et ne jamais aliéner son esprit en se jetant dans des actions et des projets que sa conscience réprouve. Memel-Fotê, c`est l`humilité de l`humus, c`est-à-dire de la terre de laquelle nous sommes créés et fondés, qui fertilise nos consciences pour le bien de la collectivité.
Memel-Fotê, c`est un homme aux qualités intemporelles, un homme multidimensionnel. Memel-Fotê, c`est un véritable mythe, au sens d`une représentation symbolique qui a influencé, qui influence et qui influencera toujours la vie sociale, culturelle et politique de la nation ivoirienne et du monde.
Source Harris Memel Fotê, L’indéracinable doct Magister

Source: Le temps du 14 Mai 2008