La raison démocratique a besoin d’un coup de cœur.

 Depuis l’arrivée du président Paul Biya en France cette semaine, des Camerounais lui ont réservé un accueil décrit comme d’habitude de façon dithyrambique. Mais d’autres Camerounais –même s’ils n’ont été eux que des dizaines comme disent vos médias, ont eu le courage de l’interpeller sur la situation de son pays et même, d’écrire à la Première Dame de France, comme l’on dit, pour qu’elle intervienne pour sortir un artiste Camerounais de prison. Et les autres, tous ceux qui croupissent dans les conditions épouvantables des « camps de concentration » qui nous tiennent lieu de prisons ? Pour avoir publié ma thèse sur ces camps de concentration en 2001, la bibliothèque du Collège interarmées de la défense du gouvernement français, a classé ce livre dans la rubrique Afrique Guerre ! Le seul livre à ma connaissance qui ait jamais été une déclaration de guerre c’est le tristement célèbre Mein Kampf… Alors je me pose souvent la question, dans la situation où se trouvent aujourd’hui la plupart des pays africains : qui fait la guerre à qui ?

Françaises, Français de bonne volonté,

Il semble que c’est Guillaume d’ Orange qui disait, « Rien ne sert d’espérer pour entreprendre… ». Si je vous écris cette lettre ce matin, c’est dans l’urgence. Urgence avant que le Président Paul Biya, en visite officiel chez vous depuis quelques jours, ne quitte votre pays pour retourner au Cameroun. Le Peuple camerounais, comme bien d’autres peuples du Continent africain, est désespéré. C’est vrai. Depuis près de 50 ans, ce peuple dont vous ne connaissez certainement pas l’histoire douloureuse pour sortir de la colonisation, ce peuple a tout essayé. Interventions à la tribune des Nations Unies dans les années cinquante, lutte armée malgré lui (jusque dans les années 60), guerre civile : une partie de ce peuple parle aujourd’hui d’un génocide qui serait classé secret d’Etat par la France. Mais comme toute réponse, il n’a eu droit qu’au totalitarisme (imposé à coup de parti unique, de polices politiques et de président – égocrate ; et enfin, une «  démocratie apaisée (!) », avec son lot de mascarades électorales.

Une agence internationale nous a attribué la palme d’or de corruption pendant deux années successives ! Donc je ne vais pas m’étendre sur la situation économique et sociale du Cameroun que vos dirigeants connaissent mieux que nous. Disons pour aller vite : pays scandaleusement riche mais avec aujourd’hui une situation sociale explosive. Parce qu’une infime partie de notre peuple a confisqué- avec le soutien de vos dirigeants !- ces richesses en maintenant la grande majorité de notre population dans la misère totale. A l’heure où je vous écris cette lettre, j’ai devant ma porte, dans ce qui passait pour un quartier résidentiel avant, des compatriotes installés pour vendre des beignets et de la bouillie aux enfants qui ont encore la chance (!) d’aller à l’école. Ils sont des milliers de privilégiés à avoir fait des études dans vos écoles et prestigieuses universités et qui dorment à la maison toute la journée parce qu’il n’y a rien à faire ! Vous savez aussi qu’en février 2008, le Pouvoir de Paul Biya en a tué 139 selon les ONG, juste parce qu’ils sont descendus dans la rue –comme toute les jeunesses du monde –pour dire leur oppression. Depuis ces « émeutes de la faim », ce Pouvoir refuse toute idée de commission d’enquête sur ces crimes.

Française, Français, avez-vous du cœur ?

« Mais l’on sait bien qu’un tel état d’esprit n’est pas que de raison, et qu’il ne suffit pas d’informer sur le caractère inacceptable de la politique franco-africaine pour que tous ceux auxquels cette information advient se dressent et la fassent chuter. Chacun, y compris parmi les plus concernés, pressent que de savoir vraiment l’intolérable pourrait contraindre moralement à agir : pour éviter de subir pareille contrainte, beaucoup s’arrangent pour éviter de savoir, ou maintiennent le savoir dans le flou- ce qui leur ménagera des excuses (« Nous ne savions pas… »). Accepter de quitter ses œillères suppose de ne pas s’interdire d’avance les réactions que le savoir pourra susciter. L’information n’arrivera donc que si, la transmettant, l’on s’efforce de solliciter aussi le « cœur »- qui comprend aussi bien le besoin de dignité que de compassion, la générosité, la fraternité… » Ce sont des citoyens français qui nous ont suggéré ce propos. Pour ces citoyens français, cela implique de coaliser suffisamment de citoyens avertis, convaincus de la nécessité d’agir. Dans leur esprit, ces citoyens se rencontrent aussi bien en France qu’en Afrique : c’est leur intérêt commun de remplacer l’actuel françafrique par des relations contractuelles, au bénéfice du plus grand nombre. Si ces citoyens reçoivent un coup de main d’en haut (des occupants des palais officiels), tant mieux. Mais il est préférable de ne point trop l’escompter. Les Africains ont-ils les mêmes droits que les autres humains ? Quand est-ce que, la France, la communauté internationale nous reconnaîtront réellement ces droits ? Continuer à soutenir un régime totalitaire comme celui de Biya, c’est cultiver un sentiment anti-français qui laisse penser qu’il y a désamour entre nos deux peuples ce qui ne peut qu’aboutir aux dérapages incontrôlables comme cela s’est passé en Côte D’ Ivoire…

Françaises Français, gardez nous Paul Biya

C’est au nom de ces patriotes que je viens aujourd’hui demander au Peuple français de trouver un moyen de garder le président Paul Biya en France. De ne plus attendre qu’il soit évacué sanitaire comme ce fut le cas dernièrement pour le président du Gabon. Même quand, avec beaucoup de doigté, François Mitterrand a fait partir le premier président du Cameroun, cela nous a tout de même coûté des vies humaines. Nous ne voulons plus que nos présidents qui se sont installés au pouvoir à vie, ne reviennent dans leur pays que les pieds en avant. Vous savez bien que leurs peuples ne veulent plus d’eux : que faut-il que le peuple camerounais fasse aujourd’hui pour faire entendre cette vérité au peuple français ? Nous ne voulons plus de Paul Biya comme président ! Comment faut-il que notre peuple le dise ? Organisé un sondage, même en France : vous serez étonné du résultat ! Quand il a fallu libérer la France du nazisme est-ce que l’on a demandé leur avis à nos parents ? Le Président Sarkozy se souvient-il de la promesse faite pendant sa campagne électorale ? Nous demandons au peuple français d’exiger cette rupture d’avec la France-Afrique. Notre peuple martyrisé attend beaucoup de cette promesse.

Libérez-nous de Mr. Biya et vous verrez que non seulement vos intérêts seront mieux défendus, mais notre peuple aussi y trouvera son compte et vous en sera même reconnaissant. C’est trop facile de nous répondre que c’est une affaire qui concerne les Camerounais et les Camerounaises quand la France a permis, (et entretenu ce régime) de confisquer tout un pays  depuis un demi-siècle: je sors d’un colloque à l’Université de Yaoundé I, organisé depuis deux ou trois mois par des professeurs dont certains venus de l’étranger ( !) pour célébrer probablement un des penseurs que notre pays ait jamais produit, Fabien Eboussi Boulaga. Eh bien savez-vous ce qui s’est passé ? L’Université du Cameroun s’est organisée pour empêcher ce qui devait être un événement en confisquant l’amphithéâtre qui devait héberger le Colloque (le premier jour seulement, nous a-t-on expliqués !), et les étudiants…

Nous, nous avons l’habitude de ces stratégies du régime qui consistent à faire croire qu’il n’y a rien en face du Pouvoir ! Alors je veux juste profiter de l’opportunité que le ciel lui-même nous donne que le président Biya soit venu tranquillement chez vous avec une partie de ses gens, a été reçu comme vous avez pu… pour supplier le Peuple français au nom du Peuple camerounais de le garder un peu chez vous , le temps que nous puissions nous organiser tranquillement pour remettre notre pays sur la voie d’un processus de démocratisation véritable. Les mauvaises langues disent ici, qu’il est venu de lui-même se constituer prisonnier…en France.

Je fais confiance au génie de la patrie de la Révolution et des droits humains que vous trouverez un moyen honorable de retarder son retour parmi nous.

Marie Louise Eteki-Otabela, Féministe et chercheure en sciences politique (PH.D. Uqam, 96)

A Douala, le 25 Juillet 2009

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Marie Louise Eteki-Otabela est :

 

- Membre fondateur du Front des Forces Alternatives, coalition de 11 partis politiques et leurs associations qui veulent changer le régime politique au Cameroun depuis 2003 ;

- Porte parole du Comité National d’ Action civique depuis 1999, Cinquante responsables d’associations camerounaises qui veulent sauver le Cameroun

- Initiatrice du CRI des femmes Camerounaises en 2003, mouvement  qui voulait 100 femmes au Parlement aux élections législatives et municipales de 2007 ; l’Assemblée nationale du Cameroun compte 180 députés dont 19 femmes !

-  Présidente de la Coordination des Forces Alternatives, (la CFA) parti politique féministe légalisé depuis 1997 pour la libération du Peuple camerounais

- Epouse de René Eteki depuis 1968, mère de trois enfants et grand-mère de six petits enfants

 

Adresse : mle_otabela@hotmail.com ancien Blog : http://mle.blogspirit.com