Par lemessager |     Jeudi 22 juillet 2010 | Le Messager

les tabous de mon âge et de mon rang m’imposent le silence devant la mort d’un homme d’une plus jeune génération, à qui devait revenir le devoir de faire, éventuellement, mon éloge funèbre. Le comble de la déblatération sorcière est la mauvaise parole du vieillard fou de colère qui, au mépris d’une loi non écrite, proclame à la cantonade : « Je vous enterrerai tous ! ». Les temps sombres par excellence se caractérisent, chez nous, par cette inversion cataclysmique, où il incombe à des gens recrus de fatigue et d’usure, de donner une sépulture aux enfants, aux adolescents et à ceux qui sont au plus haut de leur force vitale. L’Afrique et le Cameroun des indépendances abondent en de semblables situations de ravages et de détresse.

L’exception à cette règle de mutisme décent est faite par et pour la cité, où il est permis au corps des Anciens de déplorer en chœur, tout en l’exaltant, le sort de jeunes héros qui tombent sur les champs de batailles en même temps qu’ils procurent à la patrie une victoire ainsi sanctifiée et légitimée : « Utinam vixissent, qui mortui vicerunt, Que ne sont-ils demeurés vivants, ceux qui bien que morts sont néanmoins victorieux » !

 

Il faut déjà se féliciter d’être épargné des victoires grossières, fictives et létales qu’on obtient sans péril, « par tous les moyens », c’est-à-dire grâce aux arts de gagner sans avoir raison et au sacrifice des « autres », servant de rempart. Mais il faut être aimé des dieux pour se voir refuser, autant que la décrépitude, la jouissance délétère de la victoire, lors même qu’elle couronne un rude combat, sans esquive ni fuite de soi, contre la lâcheté et la peur grimaçante de la mort, pour ne garder que les apparences indépassables et le goût amer de l’infortune. Pourtant l’honneur rendu par la Cité trahit « un secret remords qui nous avertit qu’il y a quelque impureté dans la réussite, une grossièreté dans la victoire » Il établit cette vérité, ce quasi syllogisme éthique : Que seule l’infortune ne revendique pas le « mérite »ou l’arbitraire d’une élection, toujours douteux et sournois de services rendus à la Nation, au Peuple, à la Cause juste, au Bien commun, avec les exemptions et privilèges qui leur sont dus ou attachés. Que, par conséquent, « il n’y a, qu’il ne peut y avoir de véritable, de totale pureté que l’infortune et c’est donc à bon droit que les honneurs secrets de la gloire, les suprêmes honneurs, ont donc été toujours à l’infortune »(Ch.Péguy).

 

La vacance ou la défection de la Cité ne nous autorise pas à nous substituer à elle, à parler en son nom. Peut-être n’avons-nous pas de patrie, sinon seulement à venir, mais seulement un Etat-chimère fabuleux, un monstre d’hétérogénéité avec ses autochtones et ses allogènes, ses innombrables monades ethniques, ses riches et ses misérables, ceux qui subissent les lois et ceux qui les font subir. Cette chose est composée et régie par de petits et de grands manichéismes qui répètent à l’infini les dualismes entre bons et méchants, entre les élites et la masse damnée, bref entre vainqueurs et vaincus des élections, de la course à l’accaparement de ressources ainsi raréfiées, aux fortunes, à l’enrichissement soudains et à l’impunité. Comment en attendre qu’elle puisse, sans dérision ni profanation, rendre les suprêmes honneurs à l’infortune d’être catalogué comme « opposant » face aux élus de la toute-puissance victorieuse dont on est ni le partisan ni le griot ?

 

Peut-être y a-t-il deux Cités qui traversent les barrières trop faciles et qui toujours englobent, chacune, nombre de ceux qu’elle croit séparer et exclure. Comme beaucoup d’entre nous, P.Njawé ne pouvait se définir, de façon sensée, comme « opposant » ! Il a toujours senti et su que le contraire de « Opposition » est « Proposition », que là où celle-ci fait défaut il n’y a pas celle-là. Un pouvoir qui ne propose que sa conservation sans autre objet que lui-même, l’expédient ou la farce de personnes totémisées et qui résiste de toute son inertie, de toute sa puissance répressive aux droits, à l’égalité de tous, à la moindre innovation ou expérimentation sociale est défini par l’esprit « qui toujours dit non » et s’oppose à ce qui vient, à ce qui monte, à ce qui se transcende. Il est l’Opposition en majesté

 

L’hommage vient et viendra uniquement de ceux-là qui n’ont cessé de faire des propositions, contre le vol généralisé, l’incurie, les prévarications, la tyrannie et la corruption, en faveur des droits et du respect de tous. Il résonnera au plus profond de ceux qui n’ont cessé d’être moralement et intellectuellement convaincus que nous étions ou pouvions nous rendre dignes d’un autre pays, d’un destin différent, d’une autre race d’hommes publics, en nous élevant à la hauteur de nos responsabilités humaines, durant le laps de temps historique qui nous était imparti. Ceux-là font aussi partie de cette Cité invisible au cœur de la Cité. Ils forment une immense famille anonyme pour qui le nom et le fait de Pius Njawé se confondront d’eux-mêmes avec ces décennies d’endurance et de persévérance dans la quête harassante de la liberté et de la justice comme vertus cardinales de nos institutions.

 

Qu’ils convertissent donc « leur douleur en énergie » et assurent la pérennité de ce Phénomène ou Ferment nommé Pius Njawé qui, parmi nous tels que nous sommes, ici et non dans un ailleurs éthéré ou idéal, a pris corps et figure dans leur journal, Le Messager. Loin, très loin des vains pleureurs à gages, la vie continue, parce que cette lutte-là continue.

 

Fabien Eboussi Boulaga