Souvenir : Incendie, tensions et exclusions
A la suite d’une réforme mal accueillie par la communauté universitaire, en 1993, un étudiant a été assassiné et 35 autres exclus en deux vagues.

Mémoire: Que sont devenus les «parlementaires» exclus des universités du Cameroun en 1993 ?

3 juin 1993-3 juin 2011. Il y a 18 ans, Titus Edzoa, le ministre de l’Enseignement supérieur d’alors, décidait, en deux temps, d’exclure 35 étudiants des universités et grandes écoles du Cameroun. Un double acte qui allait pousser ces «damnés» à prendre le chemin de l’exil, sans aucune préparation. Ils réussiront, pour la plupart, à se frayer un chemin dans la vie active et à faire honneur à leur pays. Pour que ce moment important de la vie intellectuelle nationale ne soit pas relégué aux calendes bantoues, Mutations est reparti sur les traces de ces «bannis» d’autrefois, qui ont depuis grandi. Il se dégage de cette odyssée que beaucoup ont continué sur les sentiers escarpés qu’ils avaient choisi avant l’exil forcé. Quelques uns n’ont pas souhaité se prêter au jeu. Toutefois, au bout de plus de 5 semaines de recherches et de consultations diverses, votre journal a pu parvenir au résultat dont les lignes suivent.


Lorsque Collins Djeugoué Kamga va au lit, en cette soirée du 25 avril 1993, il est loin d’imaginer que cette nuit lui sera fatale. C’est vrai que, comme beaucoup de camarades étudiants, la vie est loin d’être rose sur le campus et alentour depuis les tristes événements survenus deux ans avant et qui avaient paralysé l’université de Yaoundé I des mois durant. Il y avait «campus mort», un mot d’ordre imaginé et mis en route par la Coordination nationale des étudiants camerounais, plus connue sous le nom de «Parlement».


Après une journée plus ou moins normale, le jeune étudiant de 22 ans rejoint la mini cité Le Belvédère, où il occupe la chambre F3. Une résidence d’étudiants coincée entre le carrefour Cradat et le lieu des réunions et autres manifestations du Parlement. Dans la nuit, et alors qu’il dort à poings fermés, c’est un incendie qui se déclenche dans sa chambre. Ses voisins sont en effet réveillés par une épaisse fumée ainsi qu’une forte chaleur. Malgré une atmosphère marquée par une tension générale, ses camarades de cité voleront à secours alors qu’il se débat dans ses draps. Il succombera à ses brûlures à l’hôpital.

Dès le lendemain, la nouvelle parcourt le campus à grande vitesse. Et déjà les langues se délient. Pour les autorités universitaires, qui – pour dire le moins – ne portent pas le Parlement dans leur cœur, Collins Djeugoué a été tué par ses camarades. Dans une interview à Cameroon Tribune, Marcien Towa, alors recteur de l’université de Yaoundé II, dira de ce regroupement qu’il est «un instrument aux mains des politiciens adeptes de la violence».
Les accusés, de leur côté, rejettent la responsabilité de ce qui apparaît comme un assassinat aux autorités universitaires. Dans une mise au point adressée aux médias, Tene Sop, l’un d’eux, «dénonce la campagne de diabolisation orchestrée contre le Parlement». Il condamne «la violence d’Etat» autour du campus, demande par la même occasion la constitution d’une commission d’enquête indépendante sur la mort de son camarade.
On en est encore à ces échanges que le ministre de l’Enseignement supérieur, Titus Edzoa, décide le lendemain d’exclure 18 étudiants membres du bureau exécutif du Parlement. Une décision qui s’appuie sur un rapport des recteurs Agbor Tabi (Yaoundé I) et Marcien Towa (Yaoundé II). Le motif de cette mesure : «avoir organisé des activités susceptibles de compromettre le bon fonctionnement de l’institution universitaire». Quid alors de l’enquête ? Etudiants, observateurs et médias s’interrogent.

Flash back
Pour bien comprendre ce qui se passe, il convient de rappeler que, le 19 janvier précédent, le même ministre annonçait, devant les caméras de la chaîne de radio-télévision publique, la réforme de l’enseignement supérieur. Quoi de plus normal, tant l’engorgement du campus de Yaoundé est criard ! C’est ainsi que sont créées 6 universités d’Etat (Yaoundé I, Yaoundé II, Douala, Ngaoundéré, Dschang et Buea) et 3 instituts universitaires de technologie (Iut). Mais le point de la réforme qui va faire le plus jaser est celle relative aux droits universitaires, qui sont fixés à 50.000 Fcfa, immédiatement payables pour l’année académique en cours.
Le lendemain, en fin d’après-midi, un bâtiment en bois abritant les bureaux et laboratoires des enseignants de la faculté des sciences est consumé. Ce qui en rajoute à la tension : les étudiants, réunis au sein du Parlement, ne veulent guère entendre parler desdits droits. Dans la foulée, l’arrestation de leaders de l’opposition (Hameni Bieleu, Garga Haman Adji, Atekwana et François Sengat Kuo), membres de l’Union pour le changement et qui seront détenus pendant plusieurs heures alors qu’ils sortaient d’une réunion avec les étudiants du Parlement, au quartier estudiantin de Bonamoussadi, ne passera pas inaperçue. Les «parlementaires» réagiront vigoureusement en démolissant une partie du mur en construction autour du campus.
Le 24 mars suivant, le Parlement convoque une conférence de presse à la paroisse Christ Roi de Tsinga pour rejeter la réforme déjà en cours. Bien que la réunion soit interdite par les forces de l’ordre, les étudiants réussissent à passer leur mot de boycott du payement des droits universitaires. Ils font savoir, suivant les archives de l’époque, que «tous ceux qui payeront 50.000 francs seront considérés comme des traîtres et traités comme tels».

Deuxième vague
Du côté des autorités, on ne chôme pas. Le ministre Edzoa adresse une note de service aux recteurs, avec ampliation aux enseignants, pour les informer de ce que les activités du Syndicat des enseignants du supérieur (Synes) sont interdites au sein des campus. Ils sont soupçonnés de mener des activités politiques à l’université. Le 14 avril, les deux recteurs ouvrent des guichets au campus pour le payement des droits universitaires. Des comptoirs qui, à l’observation, ne font pas foule malgré la mise en garde des autorités universitaires. Serait-ce du fait des difficultés financières, ou du respect du mot d’ordre du Parlement ?
On en est là lorsque survient le drame du 26 avril, qui fera dire à certains que c’est parce que Collins Djeugoué a payé lesdits droits qu’il a été tué par ses camarades. Pour l’exemple. En face, des voix s’élèvent pour affirmer que l’assassinat a été commis pour discréditer le Parlement. Dans le pays, l’émotion est d’autant plus grande que l’on se souvient que, deux ans plus tôt, un autre étudiant, Ndam Souley, avait aussi connu le même sort depuis sa chambre à la cité universitaire. D’aucuns croisent les doigts, et attendent avec quelque impatience les résultats de la commission d’enquête mise sur pied. Ils ne viendront pas.
Le 3 juin suivant, le ministre Edzoa prendra une autre décision excluant, cette fois-là 17 autres étudiants pour participation à l’association dite «Parlement» et «organisation d’activités susceptibles de compromettre le bon fonctionnement de l’institution universitaire». La note précise que «cette sanction disciplinaire est prononcée sans préjudice des poursuites pénales qui seront engagées à l’encontre de chacun des intéressés».

Les 17 exclus du 3 juin 1993
Jean Bosco Tagne ; Corentin Talla, alias général Schwarzkopf ; Robert Waffo Wanto, alias Colin Powell ; Tédonzong Tchoutedzo ; Henri Claude Fofele ; Charles Nyam ; Nestor Noah, alias Samba ; Guillaume Tene K. Sop, alias Tarek Aziz ; Jean-Claude Um Mahop, alias Um Nyobé ; Appolinaire Leukeuneu ; Ange Tekam Guiadem; Fadimatou Nene, alias Winnie ; Théophile Ngantchouko Foussom, alias Malcom X ; Aaron Paul Ngomo, alias Fanon ; Alain Edgar Essomba Itolo ; Robert François Gildas Nkeck ; Claude Roger Youdom, alias Nasser

Un dossier de Félix C. Ebolé Bola et Léger Ntiga

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Guillaume Tene Sop :" La panique s’était emparée du régime"

L’ancien responsable du Parlement, actuellement enseignant à l’université de Hambourg, se souvient des conditions de son exclusion.

Comment avez-vous accueilli à l'époque cette exclusion ?
Je pense que ce sont nos parents qui étaient le plus affectés par ces exclusions arbitraires. Pour les concernés, la plupart étaient dans une logique de combat et considéraient ces exclusions comme faisant partie des «risques du militantisme». Je me trouvais à Douala, avec «Winnie» Fadimatou, quand quelqu'un nous a informés de cette décision de Titus Edzoa. Nous avons poussé des éclats de rire, qui ont étonné ceux qui étaient avec nous au siège d’un parti politique. Ce n’est pas que nous en étions contents, mais nous nous moquions de la panique qui s'était emparée du régime et qui se traduisait par ces exclusions stupides.
Certains étudiants, figurant sur la liste des exclus, ne se trouvaient même plus au Cameroun en juin 1993 et n'étaient même plus inscrits dans les registres de l'université de Yaoundé. D’autres ne s’étaient jamais engagés dans le Parlement. Pour nous, les leaders du Parlement, c’était presque «normal», sachant que nous vivions et sommes toujours dans un état dictatorial, un régime d’exception et que l’engagement militant à l’université comportait des risques certains. Personne n’a vraiment pleuré parce qu’il était exclu.
Le chairman du Social Democratic Front (Sdf), John Fru Ndi, nous avait proposé de venir nous installer à Ntarikon. Il disait qu’il verrait qui oserait venir nous toucher là-bas. C’est un leader d’opinion qui nous a déconseillés de suivre cette voie, en nous disant à peu près ceci : «Chers amis, si vous allez à Ntarikon et si Fochivé veut vraiment votre peau, il viendra vous chercher là-bas et il n’y aura rien. La priorité, pour vous, c’est de vous former car demain, si vous n’avez pas de diplômes, personne ne vous prendra au sérieux.»

Il nous est revenu que votre vie était en danger…
Ce n'était pas une partie de plaisir. Il y avait une véritable chasse aux «Parlementaires» entre avril et Juin 1993, poussant la plupart des leaders les plus en vue à prendre la clandestinité, puis l’exil. Par exemple, le 6 mai 1993, en tant que coordonnateur du Parlement, j'avais convoqué une réunion qui devrait se tenir au domicile du Pr. Sindjoun Pokam, à Bastos. Ne sachant pas que le téléphone du Prof était sur écoute, nous avions arrangé la réunion téléphoniquement. À l'heure de la rencontre, une meute de policiers en civil ont encerclé la maison et ont emmené le camarade Um Mahop ainsi que Béatrice Sindjoun, l'épouse de Sindjoun Pokam. Lorsque Béatrice Sindjoun avait constaté que des flics en civil essayaient de pénétrer dans la maison, elle a passé un coup de fil à notre cachette pour nous dissuader de venir. C'est dire si les menaces étaient réelles et pas imaginaires. Après cela, la plupart d'entre nous avions quitté Yaoundé, dans des conditions souvent insolites comme dissimulés dans la cale d'un bus ou habillés en kaba ngondo… A posteriori, c’est amusant mais ça ne l’était pas à l’époque. Il y avait des milices du régime partout et les hommes de Fochivé ne badinaient pas.

Quel regard portez-vous sur l'université camerounaise aujourd’hui ?
L’université camerounaise est allée de mal en pis. C’est une université néocoloniale, à l’image du régime politique qui est au pouvoir. Les situations que nous dénoncions en 1991 se sont aggravées, et la condition de l'étudiant et de l'enseignant s'est sérieusement dégradée. L’université ne peut pas continuer à être un laboratoire pour la fabrication de chômeurs et un comité de base du Rdpc ! Il faut dissoudre toutes les universités camerounaises dans leur forme actuelle, et les rebâtir sur des bases nouvelles, les réorienter dans leurs missions en tenant compte de notre histoire, de nos cultures et de nos ambitions de développement. Si nous nous posons la question : «Que sera le Cameroun dans les 50 ou 100 prochaines années ?» la réponse constitue déjà tout un programme. Et la formation de notre jeunesse, aussi bien à l’école qu’à l'université, devrait suivre cette boussole pour aider à former des ressources humaines et intellectuelles devant nous permettre d'atteindre notre objectif stratégique national à l'horizon fixé. La finalité de l'université est donc intimement liée au pouvoir politique.

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Exode : Le coup de main de Cap liberté

C’est grâce à cette association, interdite au Cameroun, que les exclus ont pu émigrer et poursuivre leurs études en Afrique de l’ouest.

Après la vague d’exclusions des 28 avril et 3 juin 1993, beaucoup d’étudiants se sentent dans l’œil du cyclone. Certains leaders du Parlement sont toutefois passés entre les mailles faucheuses du ministre Edzoa. C’est le cas notamment de Blaise Yotchou Yimga, alias Abou Nidal, Gilbert Tchukam, alias Ernest Ouandié, Léopold Dzumo Waffo, l’éclaireur. L’atmosphère politique postélectorale, très tendue, les contraint à une méfiance de tous les instants, leurs actions étant toujours rapprochés de celles des politiciens de l’opposition.
C’est d’ailleurs l’un de ceux-ci qui mettra en place le dispositif pour les sortir de ce qui apparaît comme un guêpier. Certains transiteront certes par des représentations diplomatiques étrangères, plus que bienveillantes à leur égard. Mais c’est l’action de l’association Commission d’action populaire pour la liberté et la démocratie (Cap liberté), présidée par Dominique Djeukam Tchameni, qui leur permettra de se sauver et de rejoindre l’étranger d’où ils pourront poursuivre leurs études.

En effet, après le prononcé de la deuxième exclusion, les membres du Parlement prennent langue avec Cap liberté pour solliciter une assistance. Cette association, qui comprend des figures comme Henriette Ekwe, Sindjoun Pokam, Alexander Taku, Elisabeth Mendomo ou Léandre Djino, s’est proclamée non partisane et défenseur des libertés tout en promouvant les droits de la personne humaine. Elle avait déjà eu à démontrer l’étendue de ses capacités au travers de marches pacifiques, d’assistance aux victimes et à leurs familles lors de drames précédents, de sit-in, de campagnes médiatiques, etc. Cette association, cependant, fonctionne dans l’illégalité depuis le 13 juillet 1991, suite à une décision de dissolution du vice-Premier ministre en charge de l’Administration territoriale, Gilbert Andze Tsoungui. Cap liberté fait partie d’une charrette d’autres associations, ainsi châtiées pour «participation avérée à des activités non conformes à leur objet statutaire et troubles graves portant atteinte à l’ordre et à la sécurité d’Etat». Cap liberté, qui compte des sections au Bénin, au Mali, au Burkina, en France et même aux Etats-Unis, prend l’affaire en main. Elle met en action ses relations et ses appuis, afin de trouver un pays d’accueil pouvant assurer la sécurité nécessaire aux 35 exclus. Cette sollicitude est cependant conditionnée : les candidats à l’exil doivent, par leurs propres moyens, rejoindre le Burkina où se trouve Djeukam Tchameni.

Commence alors l’opération «Exodus», qui consiste à faire sortir les étudiants du Cameroun. D’autres associations telles que la Ligue des droits et libertés (Ldl), de Joseph Lavoisier Tsapy, depuis Bafoussam, vont se joindre à ce train déjà en marche. Des fonds sont collectés auprès d’âmes généreuses. On est à un an de la fameuse opération «Coup de cœur» destinée aux Lions indomptables, pour la Coupe du monde 1994. Les étudiants bannis peuvent alors entamer leur départ clandestin, par petits groupes de 2 à 3 personnes.
Après bien de péripéties, ils atteignent la «terre promise» où Djeukam Tchameni peut leur offrir gîte, couvert et soins. Avant d’entamer les procédures nécessaires à la régularisation de leur situation auprès des autorités compétentes. Le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (Hcr) sera ainsi saisi. Tout comme des institutions académiques de ce pays où séjourne déjà un autre Camerounais, le militaire Guérandi Mbara. Au finish, 33 étudiants seront casés et poursuivront leurs études partout en Afrique de l’ouest. Plus tard, une Mutuelle de solidarité sera mise sur pied par Cap liberté, afin de centraliser la collecte des fonds et mieux les répartir aux ayant droits.

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Trajectoires d’exclus

Dr Jean-Bosco Tagne : Ancien «étudiant parlementaire» des années de braise à l’université de Yaoundé, il a été exclu de toutes les universités du Cameroun en 1993. Il est le chargé des affaires politiques et des programmes de la Camdiac (Cameroon Diaspora for Change). Dans la vie active, il est scientifique, enseignant-chercheur à la Boston University School of Medicine avec le titre officiel de professeur assistant de médecine. Il a récemment trouvé une technique de traitement du cancer par les nano-émulsions, qui a l’avantage d’outrepasser la résistance des organismes aux traitements classiques qui cause beaucoup de décès.

Jean Marcel Segning : officier dans l’armée américaine.

Raymond Tagnidoung : informaticien et entrepreneur à Stamford CT (Etats-Unis). Secrétaire aux finances du Conseil national pour la résistance, membre fondateur du Collectif des organisations démocratiques et patriotiques de la diaspora (Code).

Jules Blaise Boujeké : électrotechnicien aux Etats-Unis. Membre du Conseil national pour la résistance.

Philibert Kenmeugne : Mba, comptable dans une compagnie d’assurances internationale établie aux Etats-Unis, cadre du Conseil national pour la résistance.

Léon Tuam : écrivain, enseignant de français à Boston (Etats-Unis), auteur de 6 romans, membre du Code et du Conseil national pour la résistance.

Nene Fadimatou : basée à Abidjan, consultante en communication et sur les questions de gouvernance politique et de démocratie.

Hugo Moudiki : diplômé et spécialiste des droits de l’homme, secrétaire général-adjoint du Conseil national pour la résistance, membre fondateur du Code.

Bienvenu Ngoundo Mbongue : épidémiologiste (docteur en pharmacologie, option pharmaco-épidemiologie de l’université Paul Sabatier, Toulouse III). Chargé de missions, membre du Sdf en France et du Code.

Robert Waffo Wanto : président du Front républicain et fondateur du Conseil des Camerounais de la diaspora (Ccd).

Luc Magloire Zintchem : Pasteur évangéliste en Angleterre.

Paul Aarons Ngomo : professeur de philosophie et de sciences politiques à l’université de New York.

Franklin Nyamsi : professeur agrégé de philosophie à Rouen, membre de l’Upc, chargé de cours à l’université de Rouen (France).

Mukoi Elkanah : Masters in Business Administration 2004 (University of St. Francis-Chicago). PhD. Fellow in Applied Management (Argosy University-DC).

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Corantin Talla : Aarrêté et emprisonné à Bafoussam

Le leader estudiantin revient sur son chemin de croix pour sortir du Cameroun, après son bannissement.

Pour quelles raisons vous êtes-vous retrouvé dans les locaux de la Communauté économique européenne ?
Au début de nos revendications, mes camarades et moi avons séjourné dans les locaux de la Cee à Yaoundé entre le 19 avril et le 19 mai 1991 parce que notre sécurité était menacée. Le gouvernement avait voulu diaboliser le Parlement en assassinant un étudiant, en la personne de Ndam Souley. Il avait été brûlé vif, sous les yeux de gendarmes. Pendant que nous étions en exil dans les locaux de Cee, le gouvernement a négocié avec cette institution notre exil en Suisse. Nous y avons opposé un non catégorique. Notre obstination à demeurer au Cameroun nous a valu, à notre sortie de la Cee, sur le trajet Yaoundé-Douala, une tentative d’assassinat au niveau du pont d’Edéa. C’est grâce à la magnanimité du délégué de la Cee, le Dr. Stahn Herbert, que notre cortège a pu regagner paisiblement Douala, escorté par des éléments mis à notre disposition à partir d’Edéa, à la demande du secrétaire général de la présidence de la République, M. Sadou Hayatou.

C’est très facile de tout mettre sur le dos du gouvernement. Seriez-vous en mesure de fournir les preuves de vos affirmations, si vous y étiez invité ?
A l’époque, nous avons fait nos investigations. Il y avait des gendarmes en permanence autour de là où cet étudiant avait été brûlé. Le gouvernement camerounais a reconnu, par une lettre signée de Sadou Hayatou, alors secrétaire général a la présidence, et transmise au délégué de l’Union européenne et mon avocat principal, Me Charles Tchoungang, de l’Organisation camerounaise des droits de l’homme (Ocdh), que Waffo, Yimga et moi n’avions rien à voir avec l’assassinat de Ndam Souley. J’ai d’ailleurs une copie de cette lettre, datée de mai 1991 et émanant de la présidence de la République du Cameroun. D’autre part, la fameuse commission Odile Mballa, créée par le gouvernement, n’a jamais publié les résultats de ses enquêtes sur les morts de l’université de Yaoundé.

Comment vous retrouvez-vous aux Etats-Unis ?
Après l’annonce des résultats de l’élection présidentielle de 1992, prétendument gagnée par le Rdpc, parti au pouvoir, j’ai organisé une résistance à l’ouest du Cameroun pour rejeter, en bloc, ces suffrages fabriqués malgré le fait que le candidat victorieux dans les urnes, en la personne de M. Fru Ndi, avait déjà appelé au calme. J’ai été arrêté et jeté à la prison de Bafoussam pour «atteinte à la sécurité de l’Etat» et pour «grand banditisme». J’ai été mis en cellule à la sécurité publique de cette ville pendant 15 interminables jours, avant d’être transféré à la prison centrale de Bafoussam. Je précise que c’est le gouverneur de l’époque, Philippe Menye me Mvé, qui avait signé mon mandat de dépôt. Je n’avais pas été jugé, je ne suis pas non plus passé devant le procureur. J’ai été libéré à la faveur d’un mandat de dépôt qu’on avait oublié de renouveller étant donné que, tous les 15 jours, le gouverneur se devait de le faire. A défaut de l’avoir fait, comme il était d’usage, le régisseur m’a libéré. Le lundi, un cadre de la justice originaire de ma région m’a rapporté que le gouverneur avait constaté ma libération et était furieux. Il ordonna alors aux forces de l’ordre de déverser des hommes à ma recherche, et de me ramener mort ou vif.

C’est quand même curieux, que le régisseur ait pris sur lui pareil risque au vu des mobiles qui justifiaient votre déferrement…
Sûrement ! C’est pour cela que le régisseur a été limogé par la suite. J’ai donc pu regagner Yaoundé où on m’attendait mon compagnon de lutte, Robert Waffo, alias Colin Powell. Nous avons évalué la situation. Au terme de moult réflexions, nous avons décidé de quitter le pays car toutes les informations qui nous parvenaient étaient mauvaises. Notre sort était désormais scellé. C’est ainsi que nous nous sommes déguisés en musulmans, et avons emprunté le train pour le Nord avec pour point de chute le Nigeria. J’y ai séjourné presque 3 ans, grâce à la prise en charge du commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Etant au Nigeria, j’ai essuyé deux tentatives d’assassinat. C’est ce qui a amené l’Onu à m’éloigner le plus loin possible.

Et les autres, alors ?
Moi, je suis parti en 1992 et les autres en 1993. Après le Nigeria, je suis entré aux Etats-Unis et certains de mes camarades sont partis au Burkina, où M. Djeukam Tchameni les a reçus. Mais, une fois ici, j’ai remis la liste de certains de mes camarades parlementaires au gouvernement américain et expliqué leur situation partout où ils étaient. Cela a ensuite permis à ce que les autres trouvent également refuge aux Etats-Unis. (…)

Certains de vos compagnons sont depuis rentrés au pays…
Oui, mais peu sont rentrés. Et, de ceux là, il y en a un au nom de Jacques Tiwai, qui lors des événements de février 2008 à été froidement abattu par les forces de l’ordre. Ça aussi, c’était un acte du gouvernement. Il a été ciblé personnellement, parce qu’on savait que c’était l’un des nôtres.
Extrait d'un entretien publié dans Mutations du 24 mars 2010

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Benjamin Ngachoko : En guerre contre la pauvreté

La lutte pour la démocratie a pris, chez ce «Parlementaire» de la première heure, une coloration plus concrète à travers son organisation.

Après son arrivée à Ouagadougou, au Burkina Faso, Benjamin Ngachoko s’inscrit à l’université. Il poursuit ainsi ses études en faculté de droit, d’où il sort quelques années plus tard avec un diplôme de 3è cycle. Il réussit alors à se retrouver au pays de l’oncle Sam en 1997, d’où il obtiendra un diplôme de droit à la Boston University. Après quoi, il fait quelques spécialisations dont une en gestion des organisations.
Après avoir travaillé avec nombre d’organisations internationales, dont le Group of Research and Education for Democracy and Social Progress (Gerdes) et le National Democratic Nnstitute (Ndi), il a mis sur pied sa propre organisation en 2001, la Institute for Justice and Development (Iijd).

Elle a, aime-t-il a expliquer, pour mission de lutter contre la pauvreté et le sous-développement «en démantelant les barrières systémiques et en reformant les institutions de gouvernance qui créent un environnement de corruption, d'exclusion, de répression et de stagnation économique en Afrique». «Quoique j'aie contribué à créer cet institut, l'Iijd est géré par un conseil d'administration de 15 personnes et avec un groupe de conseillers, des partenaires et consultants présents dans une dizaine de pays Africains.» Une position qui lui a permis, depuis lors, de se faire une religion sur son continent d’origine : «L'environnement répressif et les barrières contre les droits civiques et libertés politiques, produits par ces systèmes de gouvernance et maintenus par les institutions gouvernementales africaines, paralysent l'ingéniosité des peuples et prédestinent le continent à la pauvreté.»

Pour lui, «ce qui importe pour l'Iijd, ce ne sont pas seulement les élections ou changements d'hommes, mais les reformes institutionnelles qui créeront un environnement garantissant le renforcement de la démocratie et le développement durable. En Afrique, il ne suffit pas seulement de changer les hommes, mais il faut réformer complètement les systèmes de gouvernement». Toute chose qui renforce son action, lui qui n’a jamais oublié d’où il vient et la galère des années de braise au Cameroun. Aujourd’hui en effet, il affirme haut et fort n’avoir pas de regret quant à ses activités syndicales à l’université de Yaoundé. Il ajoute même que la contribution des étudiants et leurs leaders, à cette époque, a participé de manière décisive à l’arrivée de la démocratie sur le continent. Il vit à Chestnut Hill, dans l’Etat du Massachussetts, avec son épouse Paulette Meyitang, avocate au barreau de New York, et leurs 3 enfants.

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Innocent Futcha : L’exclusion n’était pas la solution

L’actuel président du Syndicat des enseignants du supérieur (Synes) revient sur l’atmosphère de l’époque et l’incidence des expulsions, sur l’image des universités camerounaises.

Quelle est l’atmosphère qui régnait au campus de Yaoundé I, entre avril et juin 1993 ?
C’était une atmosphère lourde, franchement délétère. Les étudiants étaient pourchassés. Des étudiants, que le pouvoir suspectait même sans raison évidente, de collaborer avec les partis d’opposition, étaient pourchassés. Les enseignants, pour leur part, vivaient une situation extrêmement pénible non seulement du fait de ce climat, mais aussi des conditions très difficiles de vie et de travail. Il s’agit donc, en un mot, d’une période très triste de notre histoire récente. Je pense d’ailleurs que votre journal fait bien d’y revenir, car il est important, pour construire l’avenir, de savoir d’où l’on part pour mieux s’orienter vers les objectifs que l’on s’est fixés.

S’il fallait comparer cette atmosphère à celle qui a prévalu sur le même campus en 1993, lors du mouvement dit «campus mort» des étudiants…
En 1993, nous sommes dans le prolongement d’une situation qui a commencé plus tôt. Dois-je rappeler que c’est la répression des étudiants, le manque total de respect envers les enseignants, la brimade généralisée des universitaires qui ont suscité la naissance de notre syndicat (Syndicat national des enseignants du supérieur) ? Face à la situation que vous évoquez, nous, les enseignants, avons commencé par nous réunir pour réfléchir sur les problèmes de l’heure ainsi que sur notre contribution à l’assainissement de cette situation. C’est ainsi que, dès 1990, un groupe d’enseignants de tous les établissements de Yaoundé I, dénommé le «Collectif 200», se réunit et, à la suite d’une profonde réflexion, décide de créer le Synes pour réfléchir en permanence sur l’ensemble des problèmes de l’université et contribuer à y trouver des solutions adéquates.
En 1993, les étudiants étaient globalement rangés en deux camps qui se disputaient le leadership : d’une part, le Parlement après l’exclusion de Senfo Tonkam, et d’autre part le groupe dit d’«Autodéfense» avec, à sa tête, Ngoufack. Quelles étaient les revendications des uns et des autres ?
Disons qu’à cette époque, un syndicat étudiants –car c’est de cela qu’il s’agit- faisait peur aux autorités universitaires. Il y a un premier syndicat qui naît et prend le nom de «Parlement des étudiants camerounais», et le pouvoir réagit en créant le groupe «Autodéfense» parce que, évidemment, le premier est tout de suite perçu comme un grand danger pour le pouvoir. En résumé, le Parlement était un syndicat étudiant comme il en existe partout dans le monde universitaire, tandis que le groupe Autodéfense était suscité par le pouvoir pour s’opposer au Parlement.

Il paraît que les oppositions étaient parfois violentes entre les deux groupes…
Les oppositions étaient même féroces. A cette époque, le pouvoir ne lésinait pas sur les moyens pour «faire régner l’ordre par tous les moyens», suivant une terminologie chère au président Ahmadou Ahidjo. La répression brutale avait donc été remise au goût du jour. Les oppositions étaient donc féroces, à coups de machettes et de couteaux, parfois.
Dans la nuit du 25 avril 1993, la chambre de l’étudiant Collins Djeugoué Kamga est incendiée et il va succomber à ses brûlures. Deux jours plus loin, le ministre de l’Enseignement supérieur décide de l’exclusion de 18 étudiants étiquetés membres du Parlement. Comment avez-vous accueilli cette nouvelle ?
Avec beaucoup de tristesse parce que la répression, l’exclusion, n’étaient manifestement pas la solution à cette heure-là. Il fallait plutôt dialoguer, écouter les étudiants et leurs doléances parce que la plupart des problèmes qu’ils soulevaient étaient réels. C’était des problèmes pour lesquels il était urgent de trouver des solutions. Nous étions d’autant plus tristes que cette décision était, pour nous, la manifestation d’une dérive autoritaire qui ne pouvait qu’envenimer la situation. Pour le malheur de notre université et de notre pays.

Beaucoup, à l’époque, s’étaient demandés pourquoi le ministre n’avait pas attendu les conclusions de la commission d’enquête mise sur pied au lendemain de ce drame pour agir. Cette précipitation, dans la décision, était-elle un moyen pour mettre définitivement le syndicat étudiant hors d’état de nuire ?
Comme je l’ai déjà relevé, le pouvoir politique était très frileux. Il redoutait toutes les organisations contestataires, considérées d’emblée comme des partis d’opposition. A votre question, je réponds oui. C’était en effet un moyen de mettre fin aux contestations, sauf que je ne pense pas que c’était la meilleure solution en pareille circonstance.

Qu’aurait-il fallu faire ?
Dans toutes les universités, dans tous les pays, les étudiants et les enseignants s’organisent en syndicats et, lorsqu’il y a des problèmes, ces associations les formulent, les autorités les écoutent et ensemble les deux parties, qui sont des partenaires et non des ennemis, réfléchissent pour trouver des solutions appropriées. La répression, je ne le dirai jamais assez, n’a jamais été et ne sera jamais la solution, surtout lorsque l’on se veut un pays de démocratie et de droit. En démocratie, on échange, on réfléchit, on débat, on écoute tout le monde… Le tout dans le respect des règles de dialogue. Lorsqu’il y a des problèmes, et il y en aura toujours, il n’y a pas meilleure solution que de s’asseoir autour d’une table et de réfléchir pour trouver les solutions idoines.

Le pouvoir avait visiblement d’autres priorités. Faut-il en déduire qu’il y avait une sorte d’acharnement vis-à-vis des étudiants apparentés au Parlement ?
Cela s’explique facilement, dans la mesure où nous sommes dans une logique répressive, dans une fuite en avant. L’exclusion ne paraît pas suffisante ? Alors le pouvoir en exclut davantage, pensant ainsi réussir à calmer la situation par cette main ferme. Mais je persiste à dire que ce n’était pas la solution.

S’agissant de ces exclusions, quelle pouvait être la cause principale ? D’aucuns ont avancé la raison de la réforme universitaire : instauration des droits universitaires avec payement immédiat. D’autres, l’incendie de la chambre de Collins Djeugoué. Laquelle de ces thèses vous semble-t-elle plus proche de la vérité ?
Les faits que vous évoquez étaient et demeurent de nature à susciter la colère des étudiants. Dois-je rappeler que, dans nombre de pays d’Afrique, des bourses continuent d’être payées aux étudiants ? Voyez-vous, l’instauration des frais de scolarité, à l’université au moment où la crise économique, était à son apogée chez nous et faisait des ravages énormes ne pouvait qu’inciter les étudiants à organiser des mouvements de revendication.

18 ans après, avez-vous l’impression que ces décisions ont eu un impact sur la perception de l’université à l’étranger ?
Vus de l’extérieur, ces éléments ne nous grandissent pas, ne servent pas notre image parce que tout ce qui relève de la répression, de l’ostracisme ne peut qu’être mal vu par les Camerounais d’abord, les étrangers ensuite. Je ne pense pas que ces exclusions puissent améliorer l’image de marque de notre pays à l’étranger. Au contraire, c’est le dialogue, la concertation, comme c’est le cas aujourd’hui, qui peuvent améliorer notre image à l’extérieur.

Un dossier du Journal Mutations du 06 juin 2011