Henriette Ekwé est une femme pas comme les autres. Militante de l’Union des populations du Cameroun (UPC, parti banni par les colons et leurs successeurs), dès le lycée, cette battante a été de tous les combats pour l’avènement d’une vraie démocratie au pays de Um Nyobé. L’Administration d’Obama ne s’est pas trompée en lui décernant cette année le prix récompensant l’engagement féminin pour la démocratie et les droits humains. C’est ce combat qui est salué également par l’association Semsfilms en faisant d’Ekwé, la marraine du festival Ciné droit libre 2011. Elle était donc à Ouagadougou et nous n’avons pas raté l’occasion d’en faire notre premier invité. Comme vous le constaterez, c’est une femme directe qui ne cache pas ses convictions. Au passage, elle fait quelques révélations sur ses rapports avec le Burkina.

  Henriette Ekwe

 

Hebdomadaire Mutations: On dit de vous que vous avez l’engagement dans le sang. Déclinez nous votre parcours.

J’ai fais des études d’anglais et d’histoire et j’ai milité dans un parti politique qui était clandestin, l’Union des Population du Cameroun (UPC). Après l’assassinat de son dernier leader historique, Ernest Wandié en 1971, j’étais étudiant, et nos objectifs étaient l’instauration de la démocratie et du multipartisme et l’élévation du niveau de vie des populations de chez nous et la tenue d’une table ronde, ce qu’on a appelé plus tard la conférence nationale souveraine. Voici les objectifs que nous poursuivions lorsque j’adhère à cette organisation au milieu des années 70. Donc nous avons milité dans la clandestinité et le premier Président de la République, le Président Amadou Ahidjo était particulièrement violent. Il y a eu des arrestations, des déportations des jeunes en 1975 qui ont adhéré massivement à l’UPC. La torture à l’électricité, la déportation dans des camps de concentration, dans des zones reculées et finalement Ahidjo est parti en 1982. Le Président qui est arrivé a prôné l’ouverture. Donc je suis rentré au pays en 1983 parce que j’étais en France. Et beaucoup d’autres de mes camarades sont rentrés d’autres pays, mais on s’est vite rendu compte que la répression se poursuivait. Il y a eu des arrestations, moi-même j’ai été obligée d’entrée en clandestinité. On s’est retrouvé à nous réfugier dans des villages où on ne nous connaissait pas et avec une autre identité. Puis finalement, j’ai été arrêtée, traduite au tribunal militaire et après ça, c’était la démocratie. Donc voilà un peu mon parcours de militante.

Après l’ouverture politique dans les années 90, vous avez créé un journal. Pourquoi ?
Au cours de mon parcours militant, j’ai été formée au travail de la presse. Vous savez que dans un parti politique, notamment révolutionnaire, la propagande joue un très grand rôle. La plupart

des militants du parti ont été formés à écrire, à donner des directives, à diriger. Donc après l’accession au multipartisme et à la démocratie, j’ai été rédactrice en chef d’un journal qui s’appelait Kamerun nouveau et qui a disparu en 1993. J’ai commencé à travailler dans des journaux privés jusqu’à ce que j’ai décidé moi-même en 2008, de créer mon propre journal. J’ai donc créé l’hebdomadaire Bebela qui veut dire en langue Beti, « La vérité ». Mais c’est une certaine vérité parce que je crois que même les dictateurs ont leurs vérités. C’est la vérité d’une frange d’opinion de mon pays qui pense que les choses ne vont pas très bien et qu’il va falloir aller au-delà de la relation des faits en donnant aux lecteurs des analyses politiques et libres. Voilà pourquoi j’ai créé ce journal. On sait qu’après l’ouverture démocratique, l’UPC a traversé des moments de turbulences. Il y a une des ailles de l’UPC qui a collaboré avec Bya dans les années 1992 après des législatives, si j’ai bonne mémoire. Qu’est-ce qui avait amené cette division l à ? D’abord les jeunes que nous étions, avions repris le flambeau du combat de nos aînés et nous avions respecter les idéaux de l’UPC qui étaient le meilleur partage des richesse et l’élévation du niveau de vie des populations. Alors il y a eu des Camerounais qui ont participé au parti unique et même à la création du parti de Bya qui, voyant que la démocratie arrive et le pouvoir ayant besoin d’éteindre cette UPC clandestine, décident de donner la légalité à des gens qui sont sortis du parti au pouvoir. On leur a donné la légalité qu’on a refusée à ceux qui ont continué à lutter. Ceux comme moi qui ont subi la répression, arrêtés, torturés et traduits devant le Tribunal militaire ont été écartés au profit de ceux qui n’ont rien fait pour l’UPC. Le pouvoir et son parrain la France ont eu peur de l’UPC car les sondages lui donnaient vainqueur à toutes les élections.

Le journal Le Messager a fait un sondage qui a révélé que s’il y avait élection l’UPC aurait fait un raz de marrée. Donc c’est comme ça que le Chef de l’Etat, certainement après avoir pris conseils chez les Français qui savaient qu’on avait un contentieux historique, a décidé de donner l’UPC à des dignitaires de l’ancien parti unique. Ça veut dire que ceux qui sont allés avec Paul Bya au pouvoir pour faire la politique du parti au pouvoir ne sont pas considérés par nous comme étant de véritables UPCistes.

Et que devient l’autre tendance de l’UPC que vous considérez comme ayant la légitimité historique ?
Notre tendance n’est pas reconnue par l’Etat. 

Comment faites-vous alors pour participer au jeu politique ?

On est là, mais on ne peut pas présenter un candidat ni rien. On nous a enlevé la substance d’un parti politique, cela a découragé certains qui sont allés créer d’autres partis politiques. Pour mon cas, je suis depuis dans la société civile. Mais les dirigeants disent qu’ils vont mourir UPCistes.

Est-ce que ceux qui sont allés collaborer avec le pouvoir sont les plus nombreux ?
Ils ont réussi à laminer du point de vue organisationnel l’UPC véritable qui a eu beaucoup de succès en 1991 pour avoir participé à la lutte pour le multipartisme et la démocratie. Ils ont réussi à les laminer en disant que « ce sont des extrémistes, ils n’y arriveront pas parce que nous on a la légalité ». Et comme ils sont avec Bya, ce sont eux qui ont l’argent, ils peuvent présenter des maires, ils peuvent présenter des députés donc effectivement ils ont dit aux UPCistes : « vous avez trop souffert, si on va là-bas, c’est parce qu’on veut que vous soyez bien, ceux-là, ce sont des communistes, des extrémistes ». Voici comment nous avons été divisés.

Au fond, quelle est la ligne idéologique de l’UPC originelle? Est-ce que c’était un parti communiste ou un parti simplement nationaliste?

Notre parti était un parti nationaliste. Et comme les dirigeants Français ne voulaient pas  ntendre parler de nationalisme, l’UPC a été soutenu par le parti communiste français. Pour que Um Nyobé se rende à l’ONU en 1952 pour poser le problème de l’indépendance du Cameroun, il a fallu que le parti communiste en France l’aide à partir. Donc quand on dit que idéologiquement, les dirigeants de l’UPC sont tombés de l’autre côté, il y a des raisons. La deuxième chose, c’est que le socialisme ou le communisme présentait cet avantage qu’il mettait au-dessus de tout, les intérêts des populations, donc la redistribution des biens de façon équitable. Je suis fière que ces idéaux de justice sociale ou le socialisme aient été défendus parce que c’était la meilleure des choses et qui faisaient que tous les enfants du pays pouvoir jouir des idéaux  républicains d’égalité de chance. Il faut d’ailleurs dire que ces idéaux du socialisme ont nourrit la France parce que les congés payés, c’est du socialisme, la sécurité sociale et tout. Donc les droits sociaux que les Français ont, c’est grâce au mouvement ouvrier qui était un mouvement de gauche. Donc on ne va pas venir dire à des Noirs qui sortent de la colonisation, d’avoir été sur cette ligne idéologique puisque les Français profitent encore des bienfaits de ces idéaux.

Donc les militants de l’UPC n’avaient pas à rougir du fait qu’ils étaient des hommes de gauche parce que c’était pour avoir une certaine justice sociale.

Quand vous étiez dans la clandestinité, est-ce que vous aviez des rapports avec d’autres partis de gauche…
Il n’existait pas de parti chez nous… Non je ne parle pas du Cameroun, je parle de l’extérieur,

Est-ce que les leaders de l’UPC avaient des relations avec des dirigeants africains plus ou moins progressistes ou bien d’autres partis politiques africains qui étaient progressistes ?

Oui, on a eu des rapports avec Sankara qui nous a beaucoup aidés. Il y a certains de nos camarades qui ont vécu ici quelques temps. Donc Thomas Sankara a été un des piliers de notre soutien. Deuxième chose, le MPLA en Angola est entrée sur la scène internationale grâce à Félix Roland Moumié, un dirigeant de l’UPC. L’ANC, l’ADEMA au Mali, voici quelques organisations avec qui on a collaboré. 

On a essayé de faire l’Alliance révolutionnaire pour les peuples africains en 1978, l’ARPA. Et là dedans, il y avait par exemple quelqu’un qui est mort le jour qu’on a tué Sankara, qui s’appelait Patrice Zagré et qui était un des militants de l’ARPA avec un noyau de camarades Burkinabè, pour faire une révolution africaine. On était basé chez N’Krumah. Du temps de N’Krumah, beaucoup d’UPCistes étaient ces conseillers à Accra. D’autres sont allés au Caire, d’autres sont allés se former pour faire la guérilla chez nous, et quand ils ont revenus, la guérilla était déjà laminée chez nous. Et qu’est ce qu’ils ont fait ? Ils sont allés combattre en Algérie par exemple. Ils avaient fait les académies militaires en Bulgarie, en Tchécoslovaquie et autres. Donc ils sont allés servir le FLN qui était un parti allié. Donc sur la scène africaine, l’UPC a été un parti actif. Mandela a connu Moumié à Accra. 

Vous avez parlez de vos rapports avec Sankara. Plus concrètement, qu’est-ce que le CNR a fait pour l’UPC et vice versa ?
On venait régulièrement à Ouagadougou. Et sur le plan financier, Thomas Sankara nous a aidé et à l’époque, je crois avec Blaise Compaoré aussi qui connaissait certains de nos camarades qui ont fait l’Académie militaire avec lui au Cameroun, à l’école Interarmes. Cet apport financier nous a aidés à nous organise. La révolution burkinabè a ouvert également certaines portes. Je ne peux pas vous dire toutes les portes qu’il nous a ouvertes parce que c’était clandestin, mais Thomas Sankara nous a beaucoup aidé, la Révolution burkinabè nous a beaucoup aidé.

Et qu’est-ce que vous retenez de cette Révolution aujourd’hui et de son leader Thomas Sankara ?
Un grand homme. Vous savez, quand vous écoutez N’Krumah, quand vous écoutez Sankara, c’est la continuité d’un combat africain pour l’unité de l’Afrique, pour la justice sociale à l’intérieur des pays et pour un panafricanisme révolutionnaire. Donc ça été une révolution que nous avons ardemment soutenue si bien que lorsque Sankara meurt, on est un peu divisé. Il y a une partie qui dit qu’il est mort, mais la révolution continue avec Blaise Compaoré et d’autres qui disent non, s’il a été tué, c’est parce qu’il a combattu l’impérialisme, donc on ne peut pas accepter de soutenir celui qui a été à l’origine de son assassinat.

Vous parlez de la clandestinité, est-ce que vous pensez que la clandestinité est toujours d’actualité en Afrique pour les partis politiques ?

Bien sûr. L’ennemi n’est jamais bien loin. La clandestinité est d’actualité pourquoi ? Parce que aujourd’hui, plus que jamais, dans notre continent, qui doit travailler à l’unité du continent ? Il n’est pas normal qu’on ait des pays où il n’y a pas de revenus où les gens sont pauvres et d’autres ont des revenus qui sont pillés. Je veux bien que nous soyons fiers d’avoir un drapeau, mais moi, l’intérêt des révolutionnaires panafricanistes, c’est que nous ne soyons plus sous tutelle d’un néocolonialisme ou de la Françafrique, comme vous voulez, mais que nous soyons libres de disposer de nos richesses comme nous voulons et de les partager avec nos frères africains. On n’a pas passé un concours pour que certains naissent dans des zones riches et d’autres dans des zones déshéritées. Donc c’est à nous Africains de dire qu’on ne veut plus
entendre qu’au Burkina, il y a la misère.  

Oui mais aujourd’hui, est-ce qu’un parti qui veut oeuvrer pour ces idéaux là doit toujours rester dans l a
clandestinité ?

Je vais vous dire pourquoi il est important que certains soient toujours dans la clandestinité. Parce que beaucoup de révolutionnaires, parce qu’on est allé aux élections, ont espéré au début des années 90 qu’avec la pression de la communauté internationale, on aura plus d’élections démocratiques. Mais on s’est rendu compte après que les gens se sont accommodés de ces dictateurs là et qu’il y avait d’autres enjeux, d’autres intérêts qui sont les intérêts de ceux qui les soutiennent. Donc ils peuvent frapper à tout moment. Je ne dis pas qu’il faut que tout le monde soit dans la clandestinité, mais je dis qu’elle est parfois nécessaire et elle est encore nécessaire. Moi je vois par exemple que pour le cas de mon pays, elle est nécessaire pour mener le combat, pour faire une véritable révolution.

Maintenant quels sont les leviers sur lesquels ces révolutionnaires ou les progressistes africains peuvent actionner pour déclencher ce changement radical sur le plan africain. 

Parce que ce qu’on reproche souvent aux révolutionnaires africains, ce sont leurs prennent pas en compte les réalités socio culturelles des populations. Je suis d’accord qu’il faut toujours contextualiser, mais jusqu’aujourd’hui aussi, on ne m’a pas prouvé que le néolibéralisme est bon pour le peuple africain. Donc là moi aussi, on peut me dire que telle idéologie est dépassée, mais qu’on me dise aussi ce que les politiques néolibérales de la Banque mondiale et du FMI ont fait pour l’Afrique. Là, j’ai des doutes. Mais ça, on en parle moins et on préfère parler des idéaux de gauche qui ne sont plus d’actualité.

La critique n’est pas de dire que c’est dépassé, mais est-ce qu’on ne peut pas lire autrement cette idéologie de gauche là ? Est-ce qu’il est possible de prendre la grille d’analyse et de la mettre en contexte par rapport à nos réalités ?

On doit contextualiser, mais le fond de l’affaire reste de libérer le continent africain, de partager les richesses qu’il y a sur le continent africain. Donc quand il y a eu ce creuset des mouvements de libération à Accra, c’était pour que les gens s’entendent sur les idéaux et sur le partage sur le continent africain. Qu’on ne vienne plus en tourisme et dire qu’un tel est très pauvre et se moquer de lui, mais plutôt se demander qu’est-ce qu’on peut faire ensemble entre Africains pour que certaines régions ne soient plus dans cette situation. Je discutais avec des gens qui me disaient qu’il y a des problèmes d’électricité ici chez vous et que l’électricité coûte, en même temps on dit que les gens ont très peu d’argent chez vous.  

Qu’est-ce qu’on peut faire pour fournir de l’électricité moins chère à un pays frère qui est dans les difficultés ?
Voilà cette fraternité de lutte et de destin commun qui n’existe plus entre pays africains.

Le paradoxe aussi, dans les années 60 et 70, il y avait effectivement ce panafricanisme là. Des partis au Cameroun, au Mali, au Ghana, en Côte d’Ivoire qui arrivaient à se réunir quelque part en Afrique, mettre en place une organisation africaine alors qu’aujourd’hui, avec toute les facilités de communication et de déplacement, il n’y a plus de rencontres. 

Comment expliquez-vous cela ? Est-ce que les ex-puissances coloniales avaient un intérêt à ce que nous soyons réunis ? 

On nous a fracassé notre panafricanisme, on a tué nos gens et pendant ce temps, eux ils sont entrain de construire l’Union Européenne, avec une monnaie commune et des barrières douanières qui tombent. C’est ce que nos aînés ont voulu pour l’Afrique et on les a traités de fous. Est-ce que c’est fou de faire le panafricanisme plus que le paneuropéanisme? Non, non. Donc, pour la dignité des Africains, nous n’avons pas le choix. Ce que notre génération a essayé, d’autres générations seront confrontées aux mêmes difficultés. Ce que N’Krumah a tenu comme discours il y a 50 ans, je suis entrain de redire la même chose après avoir fait moi aussi ma part d’expérience et à 50 ans, vous serez vous aussi entrain de dire à vos petits enfants que ce n’est pas facile. Donc c’est incontournable, et il faut qu’on se batte. Vous voyez même que les formes de lutte changent.
Maintenant, il y a les mouvements alter mondialistes. On ne parle plus de néocolonialisme mais de Françafrique. Mais les effets sont  les mêmes. Ce que les panafricanistes disaient, on leur répondait qu’ils étaient des oiseaux de mauvais augure. Mais 50 ans après, on leur donne raison.
Aujourd’hui, on a l’expérience de 50 années de chacun pour soi.

Mais comment mettre en place ce mouvement panafricain ? Parce qu’on ne le sent pas, ça ne bouge pas.

En jetant des ponts. Moi je vois l’Union africaine, j’ai dansé quand est arrivé le multipartisme, que les Chef d’Etats seraient élus et que j’ai vu qu’une certaine gauche africaine était entrain d’arriver au pouvoir. Mais je constate que l’Union africaine, quand l’ONU crie, elle se couche. Mais les Asiatiques ne se couchent pas et d’abord on ne leur donne pas des ordres. Mais nous, on nous donne des ordres et de temps en temps, un  Chef d’Etat vient nous gronder et on se couche. Ça veut dire que sur la scène internationale, l’Afrique compte comme réservoir de matières premières et il y a un économiste panafricain Samir Amin qui a dit « la politique du centre et de la périphérie où la périphérie ne fait qu’enrichir le centre, ça va conduire à la débâcle  economique.». Nous y sommes depuis 20 ans. Le FMI est venu nous donner des plans d’ajustement structurel complètement débiles qui nous ont encore enfoncés. Pourquoi les Grecs se battent, c’est parce qu’ils ne veulent pas de ces plans.
Une des questions très controversée par rapport à vous et de manière générale les intellectuels camerounais, c’est la crise ivoirienne où on a vu qu’au Cameroun, il y avait un sentiment tellement anti français qu’on a oublié la réalité ivoirienne et la réalité des urnes. Les  camerounais ont soutenu « aveuglement » si vous me permettez le terme, le président Gbagbo pendant que tout semblait dire qu’il a perdu les élections.

C’est vrai. Mais d’abord, nous nous sommes demandé pourquoi on n’a pas accepté qu’on recompte les voix. Deuxièmement, on a encore sorti des kalachnikovs au Nord.
Maintenant, en tant que panafricaniste, ce n’est pas la frontière Cameroun-Côte d’Ivoire-Burkina qui m’intéresse. Parce que le peuple burkinabè a participé à l’enrichissement de la Côte d’Ivoire et donc je comprends que vous exigiez plus ou moins un partage, que la Côte d’Ivoire ne dise pas je suis riche et j’oublie l’arrière pays.
Pour nous, il était difficile de parler de résultats si une région n’a pas pu voter, selon le rapport de Koffigoh, le chef de mission des observateurs de l’Union Africaine.
Donc nous nous sommes fondés sur ça, puisque c’était sur internet et on s’est demandé pourquoi on n’a pas recompté les voix. On me dit que Gbagbo a beaucoup fait du mal à la Côte d’Ivoire, mais moi j’étais fondamentalement convaincue que Ouattara n’était pas un homme de paix. Maintenant, je vais voir s’il va faire la paix. C’est vrai que le contentieux historique que nous avons avec la France est tellement fort que dès que la France est derrière quelqu’un, ça devient mauvais chez nous.


Vous êtes au Burkina dans le cadre du festival Ciné droit libre dont vous êtes la marraine. Comment vous avez apprécié le programme et le choix de votre personne pour parrainer cet événement ?

J’ai accepté d’être marraine alors que je ne connaissais même pas bien Ciné droit libre. Ce que je peux dire, c’est que c’est un projet ambitieux et c’est un grand projet pour l’Afrique. Eduquer au respect des droits de l’homme à travers le cinéma, à travers l’image et à
travers un cinéma qui fédère les images de plusieurs régions du monde, c’est quelque chose de très important. Parce qu’au début des années 60, on a pensé à l’éducation par l’image, par la télévision ou par le cinéma dans les zones reculées.
Donc c’est dire que la force de l’image est très importante pour l’éducation, pour l’instruction. C’est pour ça que j’aime le projet de Ciné droit libre. Deuxièmement, ce sont des jeunes qui ont pensé à ce festival et ils ont tout de suite eu des appuis. Ce que je souhaite à ce festival, c’est une très longue vie.

Parlons de votre prix. Vous avez été primée par les Américains. Les impérialistes, comme vous les qualifiez, vous ont décerné le Prix du courage féminin.

(Rires). On me dit ça tous les jours. Un jour, je suis passée à la télévision, plusieurs fois j’ai raconté ma vie, de lutte avec l’UPC et des diplomates américains ont demandé à me rencontrer. Je les ai rencontrés et ils m’ont dit qu’ils ne savaient pas qu’il y avait un groupe politique qui pendant des années s’est battue pour la démocratie.

Ce n’est pas de l’hypocrisie ça ? Les Américains ne savaient-ils pas qu’il y avait l’UPC au Cameroun ?

Ils ont dit qu’ils ne savaient pas. Mais en fait, ils savent qu’il y avait l’UPC, mais ils ne savaient pas qu’après les indépendances, les gens ont continué, surtout notre génération qui est venue après 71. Donc ils étaient surpris de voir qu’il y a une femme qui s’est battue, qui a été emprisonnée, qui a été torturée et qui continue à se battre au niveau de la presse, au niveau des droits de l’Homme, contre la corruption, etc. C’est comme ça qu’ils m’ont primée.

Et ça représente quoi pour vous ce prix là ?

Je crois que ce prix est destiné à donner une dimension internationale aux femmes qui se battent dans différents domaines, dans leur pays et qui ne sont pas connues dans le monde. Donc j’ai été très contente qu’ils m’aient donné la possibilité d’être sur cette scène mondiale et je remercie les Etats-Unis.

Quelle a été l’appréciation du gouvernement camerounais quand vous avez reçu le Prix?
Très mauvaise. Le gouvernement a pensé que ce Prix m’avait été octroyé contre eux. Puis que c’est parce que j’ai lutté contre la corruption, j’ai été traduite devant dix juridictions par un ministre qui a volé l’argent et qui aujourd’hui est en prison, j’ai été condamnée à ces dix procès. Pour d’autres combats, j’ai été convoquée par la hiérarchie militaire, menacée, j’ai eu des menaces de mort, voilà c’est un peu tout ça.

Est-ce que vous sentez qu’il y a un changement dans la gouvernance par rapport aux actions que vous menez avec d’autres acteurs aussi ?
Ils font maintenant très attention parce que les Etats-Unis non seulement ne veulent plus qu’ils durent au pouvoir, mais aussi ils sont regardant dans ce qui se passe. Avant, on me menaçait, mais maintenant, on fait un peu attention. La dernière fois, j’ai été convoquée à la Présidence pour que je sois membre de la commission chargée des élections. J’ai refusé parce que cette commission a été vidée de toute sa substance à la session parlementaire de mars. Compte tenu de ce qui s’était passée en Côte d’Ivoire, elle n’a plus le droit de proclamer les résultats, même provisoire, on a l’obligation de se taire. Donc, comme le cardinal Tumi qui a décliné cette offre d’emploi, j’ai aussi décliné cette offre, quoi qu’elle été alléchante, je puis vous assurer.

Interview réalisée par Abdoulaye Ly

Dans le Mensuel Burkinabè "Mutations" Numero 000 du 1er aout 2011