Peu de gens le savent! Abel Eyinga a été l'un des artisans de la création du CODE en décembre 2003 à Bruxelles. Pendant de longs mois ayant précédé le lancement du CODE, nous avions  régulièrement échangé avec lui, pour la préparation du lancement d'une vaste coalition de l'opposition dans la diaspora. Il était généreux lorsqu'on lui demandait son avis, et se livrait volontiers quand on sollicitait ses conseils.

Ci-dessous, nous publions la contribution que le grnad militant Abel Eyinga avait faite pour la conférence de lancement du CODE en décembre 2003. Il aurait dû lui même faire le déplacement de Bruxelles, mais ses ennuis de santé avaient commencé, et il dû se résoudre à faire une communication écrite, qui fût lue par Hugo Moudiki et que que nous publions ici, en hommage à ce grand militant nationaliste, qui avait une passion pour le débat politique et qui donnait envie de le lire. Il savait décliner des choses complexes en de phrases simples et accessibles au citoyen ordinaire. Lisez Abel Eyinga, for ever!

Tene Sop, 1er secretaire Executif et  Membre-Fondateur du CODE

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CAMPAGNE INTERNATIONALE POUR LA DEMOCRATIE AU CAMEROUN

Bruxelles, les 09 et 10 décembre 2003

 

Communication du Dr Eyinga AbelFigure historique du nationalisme camerounais, président de la NATIONALE

THEME: « Présidentielles 2004 au Cameroun : le chaos peut-il être évité:  Analyse des différents scenarii  possibles. »

 

 Mesdames et messieurs,

Mesdames et messieurs,

 Permettez que je rappelle tout d’abord l’intitulé de mon sujet :Présidentielles 2004 au Cameroun : le chaos peut-il être évité ?

    Analyse des différents scenarii  possibles.

 A la première partie de cet intitulé, je réponds d’emblée OUI. Oui le chaos peut être évité demain, malgré la menace qui plane. Une menace réelle et profonde. Mais rien, sauf la bêtise et notre propre stupidité, ne nous empêche de trouver en nous-mêmes, nous Camerounais, les ressources nécessaires pour résoudre nos contradictions et réussir ainsi le sursaut que le pays attend.

 Quant aux différents scenarii possibles, j‘en vois essentiellement deux, chacun pouvant comporter des variantes en son sein.

Mais pour bien comprendre les développements qui vont suivre, il est nécessaire que soient rappelées, dès maintenant, la fonction et la signification particulières de l’ élection dans le Cameroun actuel. A cet égard il me suffira, pour l’instant, d’affirmer – en attendant de le démontrer au cours des débats, si vous me posez la question – que dans notre pays, depuis l’indépendance en 1960, et l’élection est l’arme la plus redoutable contre le changement et l’alternance. Et cette arme se trouve entre les mains du courant politique suscité et promu par le colonisateur. Un courant qui se caractérise, depuis ses origines (années 1945-1947) par son hostilité au courant patriotique (ou nationaliste) sorti du peuple et dans lequel se reconnaissait, et se reconnaît encore l’immense majorité des Camerounais. Le colonisateur avait banni le courant nationaliste de la vie politique  « légale » avant la proclamation de l’indépendance, et il a confié la gestion de celle-ci au courant qu’il avait lui-même suscité. Voir ce que dit à ce sujet M. Messmer dans son livre Les Blancs s’en vont, page 115 :

« La France accorda l’indépendance à ceux qui la réclamaient le moins, après avoir éliminé politiquement et militairement ceux qui la réclamaient avec le plus d’intransigeance. » Pierre Messmer est un ancien gouverneur (Haut commissaire) de la République française au Cameroun (1956 à 1957).

 Déclaration prémonitoire de l’UPC  en 1959 (courant nationaliste) :

« A partir du 1er janvier prochain, le Cameroun jouira d’une indépendance nominale. Loin d’être un instrument indispensable au développement des peuples, elle sera au contraire le carcan au moyen duquel les agents du colonialisme et de l’impérialisme continueront à le tenir prisonnier dans son propre pays ».

Le courant politique promu par le colonisateur monopolise le pouvoir au Cameroun, contre le courant patriotique, depuis le 1er janvier 1960, date de la proclamation de l’indépendance. Pourtant, aucun de ses deux représentants qui ont dirigé notre pays depuis cette date, feu Ahmadou Ahidjo et M. Paul Biya n’a accédé au pouvoir par la volonté du peuple, c’est-à-dire à la suite d’une victoire électorale, mais par des nominations obscures auxquelles les Camerounais n’ont pris aucune part. D’ailleurs aucun desdits représentants du courant antinationaliste n’avait demandé à être chef de l’Etat, aucun ne s’est battu pour le devenir. En raison de ce qu’ils représentaient pour ses intérêts, le colonisateur a décidé de les mettre à la tête de notre pays. Et c’est une fois en place à la présidence de la République sans la moindre intervention des Camerounais, qu’ils ont entrepris d’organiser des élections, non pour demander aux Camerounais de les promouvoir à la tête de l’Etat – puisqu’ils s’y trouvaient déjà – mais pour consolider leur pouvoir mal acquis et empêcher quiconque de s’aviser d’attenter à leur privilège. Tout cela avec l’aide et l’assistance du grand patron étranger, dans le cadre de la coopération franco-camerounaise.

Voilà la précision préalable que je voulais apporter, et qu’il ne faut pas perdre de vue tout au long de ce qui va suivre.

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Durant la période obscurantiste du parti unique (1962 – 1990), l’exclusion du peuple du gouvernement de lui-même a fonctionné à la perfection, la devise de l’époque étant : un pays, un parti, un candidat. Le candidat étant le président en exerce. C’était la négation institutionnalisée de l’élection. De l’élection - choix, s’entend, la seule qui soit démocratique.

Pour le régime, le retour au multipartisme en 1990, même imparfait, a représenté un véritable danger de mort, l’opposition étant sociologiquement majoritaire dans le pays. Et cela s’est  vérifié dès la première consultation électorale en 1992. En effet, malgré trente années d’étouffement par une répression sanglante et sauvage, l’opposition re-naissante a rapporté la majorité absolue des sièges (92 sur 180) à l’élection législative de mars 1992, en dépit de la campagne de corruption déclenchée par le chef de l’Etat M. Paul Biya, et malgré le fait que c’est à peine le tiers des partis d’opposition de l’époque qui soit allé aux urnes. Le chef de l’Etat avait sorti cinq cents millions de francs pour acheter les partis qui accepteraient de participer au vote. Alerté par cette expérience, il a chargé son ministre de l’Administration territoriale (MINAT), M. Andzé Tsoungui, de mettre au point un système de vote ne permettant aucune surprise, c’est-à-dire nous ramenant en fait à l’élection sans choix du temps du parti unique, malgré l’avènement intempestif du multipartisme. Ce système a fait les premières preuves de son efficacité en octobre 1992 à l’occasion de l’élection présidentielle. Et il n’a cessé de se perfectionner et de se renforcer depuis cette date. On peut dire qu’il a atteint, aujourd’hui, le summum de son efficacité. Il fait du chef d’Etat en fonction le candidat-organisateur-arbitre de l’élection, dans un milieu pourri par la fraude et la corruption officielles.

 Le chef de l’Etat : maître absolu de l’élection.

 Il est impossible, dans un exposé comme celui-ci, de rendre en détail tout ce qui fait du chef d’Etat camerounais le maître incontesté et unique de toute consultation électorale dans notre pays, depuis l’inscription sur les listes électorales jusqu’à la proclamation définitive des résultats par la Cour Suprême. Signalons néanmoins, à titre d’exemple, ceci :

Il est le maître du calendrier électoral

C’est lui qui fixe, discrétionnairement et souverainement, la date de tous les scrutins. Cela, en fonction de ses intérêts, de ses humeurs, de ses caprices, sans tenir le moindre compte de ce que dit la loi. Depuis la nomination de M. Paul Biya à la présidence de la République en 1982, aucune élection ne s’est déroulée à la date prévue par les institutions. Par exemple, les conseils municipaux élus en 1987 pour cinq ans ont vu leur mandat prolongé de quatre ans, jusqu’en 1996, par la seule volonté de M. Biya et sans la moindre explication à ses «  sujets » que sont devenus les Camerounais.

Il est celui qui nomme, discrétionnairement et souverainement, les membres de tous les organes chargés de l’organisation des élections, lesquels sont tous des membres de son parti, le RDPC (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais), soumis à la discipline du parti. C’est par exemple le cas du MINAT, le cas des préfets et sous-préfets chargés de l’inscription sur les listes électorales, le cas aussi des présidents des bureaux de vote, des membres de l’ONEL (Observatoire National des Elections), le cas enfin des magistrats de la Cour Suprême...

En raison de ce pouvoir de nomination discrétionnaire et souveraine à tous les emplois civils et militaires de l’Etat, les fonctionnaires sont en devoir de participer aux campagnes électorales en sa faveur.

Il dispose à sa guise, pour ses campagnes électorales, et sans le moindre contrôle, des moyens que procure l’exercice du pouvoir : le parc automobile de la présidence, l’avion et l’hélicoptère présidentiels, etc. Lors de la dernière élection présidentielle en 1997, la presse a évalué à 22 milliards de francs la somme qu’il s’est allouée pour sa campagne, alors que certains candidats, comme M. Gustave Essaka à Douala, manquaient de quoi faire le tour de la ville en taxi...

 La fraude et la corruption au service du Pouvoir

 La particularité à souligner ici est le fait qu’au Cameroun, c’est l’Administration qui organise et entretient la fraude et la corruption électorales au bénéfice du chef d’Etat candidat, son supérieur hiérarchique et président du parti au pouvoir, parti des fonctionnaires. Cette fraude se manifeste à tous les stades du processus électoral :

Lors de l’inscription sur les listes électorales par une inscription sélective écartant les électeurs peu sûrs pour le régime et favorisant les membres du parti au pouvoir au point de délivrer à chacun, à son nom ou à des noms d’emprunt, plusieurs cartes d’électeur ;

Pendant la campagne électorale par l’achat des consciences avec des sacs de riz, des cartons de poisson, de l'argent liquide, de la boisson, etc; 

Le jour du vote par des bureaux de vote fictifs, le bourrage des urnes, le retrait des bureaux de vote des bulletins des candidats de l’opposition, l’intimidation des électeurs soupçonnés d’être favorables à l’opposition, les charters électoraux : ce terme désigne les électeurs agréés qui, le jour du vote, sont transportés d’un bureau de vote à un autre pour voter plusieurs fois. La Ligue des Droits et Libertés de Bafoussam en signale quelques-uns dans son Rapport sur les dernières élections du 30 juin 2002 :

« ...le 23 juin 2002, des électeurs dits importés avaient envahi les domiciles de M. Foinding Calvin à Bandjoun (environ 300 personnes) et de M. Sohaing André à Bayamgam (près de 1000 personnes)  les deux hommes étaient candidats du RDPC aux élections... à Santa, des étudiants de l’université de Dschang ont été convoyés par des dignitaires du RDPC.... à Melong et à Ebone, l’agence de voyages (Linda Voyages) a été signalée dans le transport des électeurs de Nkongsamba à Melong et Ebone (300 élèves et 11 enseignants)... »

 La proclamation définitive des résultats n’échappe ni à la fraude, ni à la corruption. Le corps judiciaire camerounais est notoirement connu comme étant l’un des services administratifs les plus corrompus du pays. Aussi est-il inimaginable que, même si le candidat de l’opposition remporte la majorité dans les urnes, la Cour Suprême puisse le déclarer élu contre le président Paul Biya qui en nomme les membres, tous militants de son parti, et dont dépend leur carrière...

 Ceci n’étant qu’un tout petit aperçu des manifestations de la fraude et de la corruption électorales, nous signalons au public la sortie, le mois dernier à Yaoundé, aux éditions Consaf d’un petit livre ayant pour titre Les 27 techniques de fraude électorale, oeuvre de l’ONG « Les Nouveaux Droits de l’Homme » qui avait « observé » de bout en bout les élections du 30 juin 2002.

Le système électoral étant ainsi « verrouillé », comme on dit à Etoudi, il n’y a aucune chance que le changement, l’alternance, puissent se produire au Cameroun par l’élection. Sauf si on commence par changer le système électoral en le déverrouillant et en le rendant transparent et honnête.

  Les deux scenarii possibles pour 2004

 Le premier scénario s’organise autour de ceux qui disent, avec raison, qu’aucun vote transparent ne peut venir d’une élection organisée par le MINAT, c’est-à-dire en fait par le chef d’Etat-candidat. Seul un organe neutre, composé à égalité de représentants de l’opposition et de la majorité gouvernementale est en mesure d’organiser une élection libre et honnête, quel que soit le nom donné à un tel organe. Il faut donc se battre pour que ce soit un tel organe qui se charge de la présidentielle de l’an prochain. Bien entendu, le régime qui a peur de tout ce qui est transparence électorale, va s’opposer à cette initiative. Mais ce n’est pas une raison , pour les citoyens, de reculer puisqu’ils ont le droit de disposer d’eux-mêmes, de choisir, en toute liberté et dans la plus parfaite honnêteté, leur président.

 Quant au second scénario, il est celui que nous subissons depuis l’indépendance : l’élection « sans surprise » du chef d’Etat en fonction. En somme, sa reconduction dans les fonctions qu’il tient de l’étranger.

 La situation actuelle dans notre pays est telle qu’il faut être sourd et aveugle pour ne pas s’apercevoir que des événements incontrôlables, donc dommageables pour le Cameroun, sont au bout de toute tentative visant à imposer une fois de plus au peuple camerounais une élection verrouillée, opaque, dont le résultat est connu d’avance. La Fédération Internationale des Droits de l’Homme appelle cela (événement incontrôlable), dans son dernier Rapport sur le Cameroun, une « implosion à la zaïroise ». Je ne souhaite pas ce scénario-là pour mon pays.

 Conclusion

 Aucune élection libre et honnête ne s’est déroulée au Cameroun depuis l’indépendance, dans laquelle notre pays est entré à la suite d’un refus opposé par le colonisateur à la tenue d’une élection libre.

Le résultat de cet état de choses s’étale aujourd’hui dans nos villes et dans nos villages : une pauvreté de plus en plus insupportable dans un pays qui regorge de richesses, un style de gouvernement pour le moins archaïque qui ne ressemble à aucun autre dans le monde.

Le Cameroun a perdu ainsi quarante trois longues années, presque un demi siècle, à tourner en rond, et sur beaucoup de plans à régresser, alors qu’il aurait pu, pendant le même temps, déclencher plusieurs fois son décollage économique, social et culturel. Son propre gouvernement en est devenu le frein principal.

Lorsque la confiance n’existe pas entre les gouvernants et les gouvernés, l’action du gouvernement vise un seul et unique objectif : sa propre survie. Cette confiance nécessaire et fondatrice s’établit à l’occasion de consultations électorales libres et honnêtes. Elle continue de se mériter au fur et à mesure qu’une véritable fusion s’établit entre la volonté populaire et l’action des gouvernants. Ce qu’un journaliste camerounais, Richard Touna, appelait dernièrement, à juste raison, « un environnement de confiance ».

 La voix de ceux qui réclament aujourd’hui des élections transparentes au Cameroun ne doit ni s’éteindre, ni se laisser étouffer. Elle mérite d’être entendue et prise au sérieux par la communauté internationale, en commençant par l’Union Européenne qui habite cette belle ville de Bruxelles. A cet égard, les organisateurs de la présente manifestation ont eu raison de préparer un Mémorandum à son intention. Mémorandum qui sera remis demain à la Commission.

 Je vous remercie.

Dr A. Eyinga