Manifestations_Trocadero_15mars_2008_078

 

G. Tene Sop, activiste politique: “ Le régime est aux abois ”

Le secrétaire général du Conseil national pour la résistance/mouvement Umnyobiste (Cnr/Mun) et membre fondateur du Collectif des organisations démocratiques et patriotiques des Camerounais de la diaspora (Code) scrute l’environnement socio-politique du Cameroun.

  Vous avez été explicitement accusés d’avoir manipuler des Camerounais qui sont descendus dans la rue pour manifester ces derniers jours. Qu’en est-il exactement?


Nous pensons que le régime est aux abois. Il a longtemps craché en l’air. Maintenant, il reçoit ses crachats en pleine figure. C’est un régime qui se prévaut de sa propre turpitude et tente d’accuser à tort et à travers. Initialement c’était Fru Ndi, puis ça a été Mboua Massock, aujourd’hui c’est le Code... C’est parce qu’il est aux abois que le régime cherche des boucs émissaires. Cette politique de bouc émissarisation est caractéristique du régime Biya depuis vingt six ans. Nous ne sommes par conséquent pas surpris qu’il cherche à accuser tous azimuts.

Avez-vous oui ou non pris part aux manifestations de ces derniers jours au Cameroun ?


Les Camerounais se sont levés pour protester contre la vie chère et pour refuser le tripatouillage constitutionnel auquel Biya veut se livrer et nous soutenons politiquement le mouvement. Nous encourageons les Camerounais à lutter pour leurs droits, à lutter contre la vie chère et à s’opposer au tripatouillage constitutionnel. C’est un soutien politique que nous apportons à l’ensemble des jeunes qui étaient dans la rue.

Manifestants_Biya_Must_Go

Au regard du rapport de force à l’Assemblée nationale camerounaise, si Paul Biya veut faire passer la modification de l’article 6.2 de la Constitution en vue de faire sauter le verrou de la limitation du mandat présidentiel à deux septennats, il aura la majorité nécessaire pour le faire. Que feriez-vous dans ce cas ?


La rue a déjà parlé. Paul Biya le 31 décembre 2007 avait estimé que les Camerounais étaient descendus dans les rues pour lui demander de changer la Constitution et qu’il les avait entendus. Le camp du non au tripatouillage constitutionnel a également parlé à la fin du mois de février. Et les événements ont montré que ce camp était majoritaire. Si Paul Biya veut effectivement entendre le message de son peuple, il doit entendre le message que lui a adressé le camp du non à la modification de l’article 6.2 de la Constitution. L’Assemblée nationale ne représente pas l’ensemble du peuple camerounais car le taux de participation aux dernières élections législatives était de 25%, avec un taux d’abstention record, c’est-à-dire que 4 millions d’électeurs sur 9 millions seulement sont allés aux urnes pour élire les députés actuels. Vous conviendrez avec moi que ces députés ne sont pas représentatifs de tout le peuple camerounais. C’est par conséquent une Assemblée nationale complètement illégitime pour modifier la Constitution. Nous invitons tous les députés à s’opposer eux aussi par tous les moyens politiques au projet de tripatouillage constitutionnel qui va leur être présenté. On a vu un cas similaire au Nigeria où Olusegun Obasanjo avait la majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat et n’a pas pu, comme il le souhaitait, tripatouiller la Constitution car les députés et les sénateurs de son camp ont fait échouer le projet. Et il s’est retiré du pouvoir. Eu égard aux événements de ces dernières semaines, si l’Assemblée nationale fait sauter le verrou de la limitation du mandat présidentiel, nous allons être plongés dans une guerre civile certaine.

Manifestations_Ambacam_Belg_04_mars_2008_249

Que ferez-vous au Code dans l’éventualité d’une modification de la Constitution qui ne limiterait plus le mandat du président de la République ?


Le Code va continuer sa campagne internationale de sensibilisation pour attirer l’attention de l’opinion internationale sur le fait qu’il y a un régime impopulaire qui règne depuis 26 ans et qui tente de se maintenir au pouvoir contre la volonté populaire. Mais le plus important pour le Code c’est de pleurer les victimes de la répression de fin février. Nous sommes actuellement en deuil. Il y a 200 personnes selon les organisations des droits de l’homme qui sont tombées sous les balles de l’armée et de la police camerounaises. L’urgence pour le Code c’est d’attirer l’attention sur cette tragédie et exiger surtout qu’une commission d’enquête internationale se penche sur la question pour clarifier le bilan car le gouvernement parle d’une quarantaine de morts seulement. On ne peut pas tuer 200 personnes au troisième millénaire et continuer à rester au pouvoir comme s’il ne s’était rien passé. Nous allons travailler à un isolement de ce régime violent et sanguinaire. Et nous sommes sûrs d’y parvenir.

Les réponses qui ont été apportées par le gouvernement camerounais pour apaiser la situation ne vous semblent-elles pas correspondre à un début d’écoute des revendications populaires ?


C’est du saupoudrage politique. Ce sont des bribes de mesurettes qui, en fait, n’attaquent pas le problème de fond. En fait le problème de fond dans notre pays c’est l’injustice sociale qui est criarde. La classe moyenne a disparu, elle est tombée dans le prolétariat. La vie devient chaque jour un peu plus chère. Les riches s’enrichissent, les pauvres s’appauvrissent davantage. Et l’histoire a montré que lorsqu’une société en arrive à ce niveau il y a un affrontement qui est inévitable. C’est l’un des messages des soulèvements de la fin février. Le pays est divisé en deux camps qui se regardent en chiens de faïence et qui guettent la moindre occasion d’entrer en confrontation. La situation est extrêmement grave et nous en appelons à la responsabilité du président Paul Biya pour qu’il sache que si cet affrontement redouté se produisait, l’histoire retiendrait que c’est sous son règne qu’une guerre civile s’est déclenchée au Cameroun.

S1031706

Pensez-vous que la situation au Cameroun pourrait se détériorer au point d’être comparée à celle qui a prévalu au Kenya après la proclamation des résultats de la présidentielle il y a quelques mois ?


Tous les ingrédients sont là pour que le scénario du Kenya se répète au Cameroun. Vous avez vu qu’après les soulèvements de ces derniers jours le régime commence à dresser les groupes tribaux les uns contre les autres : vous avez certainement entendu parler de la déclaration des fils du Mfoundi qui demandent aux Camerounais non-Bétis de quitter la capitale pour aller manifester chez eux, sans oublier la déclaration des chefs Sawa qui demandent aux Anglo-Bamilékés d’aller manifester chez eux... Donc le régime est en train de jouer avec le feu. Et la situation au Cameroun risque d’être pire qu’au Kenya parce que le régime crée une tension entre les différents groupes ethniques pour faire diversion telle qu’à la première étincelle ça va être la catastrophe. Notre pays doit échapper à cette logique.

S1031759

Par Propos recueillis à Paris par  Louis Keumayou 
Le Messager No 2575 du 19-03-2008: http://www.lemessager.net/details_articles.php?code=1&code_art=22921&numero=1