Dans une lettre déchirante au dictateur sanguinaire Paul Biya,  publié le mercredi 03 mars dans l'hebdomadaire Germinal, la veuve de Jacques Tiwa, tué le 28 février 2008 à Douala, par les forces de répression de la dictature néocoloniale, crie sa douleur et celle de ses enfants, deux ans après ce lâche et odieux assassinat politique!

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

                  Lettre ouverte à Paul Biya

 

Veuve Tiwa Virginie

Email: virginietiwa@xxx

 

     Douala, le 25 Février2010.

 

Monsieur Paul Barthélemy Biya

Président de la République du Cameroun

Palais de l'Unité

BP 04 Yaoundé- Cameroun

Tel : (237) 2 221 45 75 

Email : contact@presidenceducameroun.com

 

Objet: Vérité et Justice pour mon mari Tiwa Jacques, assassiné par l’armée camerounaise le 28 février 2008 à Douala

 

 Monsieur le Président,


 Après avoir longuement hésité, j'ai finalement pris la décision de vous écrire, en votre qualité de « Chef suprême des Forces Armées et premier magistrat camerounais », pour vous demander de bien vouloir accepter de faire la lumière sur l'assassinat macabre de mon mari, Jacques Tiwa, le 28 février 2008 à Douala, par les forces de sécurité camerounaises.

  En effet, ce 28 Février 2008, le Cameroun est traversé par un vaste soulèvement populaire de la jeunesse camerounaise révoltée par l'extrême cherté de la vie, son manque de perspectives et surtout, par votre volonté de modifier la Constitution pour briguer un énième mandat en 2011. Face à ce soulèvement d’envergure, votre gouvernement, avait décidé de mettre l'armée, la gendarmerie et la police nationales, à contribution pour réprimer les manifestants sur toute l'étendue du territoire national. Le bilan officiel donné par votre Gouvernement est de : « 40 morts, essentiellement des brigands et des pillards » (sic).Mais les Organisations de défense des droits de l’Homme parlent, elles, de 139 personnes tuées lors de ces évènements.

  Mon mari, Jacques TIWA, assassiné le 28 février 2008 par l’armée à Ndokotti-Douala, n'était pas un brigand encore moins un pillard. Mon époux était un expert-comptable dont l'engagement politique depuis l'université de Yaoundé dans le « Parlement Estudiantin », lui a valu les foudres répressives de votre régime. Ce qui l'avait finalement contraint à un exil besogneux à travers l'Afrique de l'Ouest. Je sais que mon mari était également engagé dans le Conseil National pour la Résistance-Mouvement Umnyobiste (CNR-MUN) dont il assurait la représentation au Cameroun, depuis son retour d'exil en 2004. Certains de ses amis avaient essayé de le dissuader de revenir au Cameroun tant que des conditions d'une véritable démocratie garantissant une totale liberté d'expression ne seraient pas créées. Mais mon mari, qui était un patriote sincère et un démocrate aimant son pays, ne supportant plus cette vie d'errance et de privations qu'est l'exil, a décidé de rentrer, se rappelant peut-être de ces mots rassurants que vous aviez prononcés à la création de votre Parti, le RDPC, en 1985 à Bamenda; je cite « au Cameroun, il n’est plus nécessaire d’entrer au maquis, de quitter sa famille ou de prendre le chemin de l’exil pour exprimer ses opinions... ”. Le Cameroun lui manquait beaucoup depuis son départ en exil en 1993, d'où sa décision de revenir au pays, malgré les mises en gardes de certains de ses camarades et amis !

 J'ai entendu beaucoup de choses depuis l'assassinat de mon mari. Certains avancent la thèse d'une balle perdue qui aurait atteint par inadvertance, mon époux. Mais je ne crois pas un seul instant à cette thèse, car ce matin du 28 février Ndokotti était calme et il n'y avait pas de manifestations comme dans les jours précédents, pouvant justifier une intervention des forces de sécurité. De plus, depuis plusieurs jours, mon mari avait reçu des appels anonymes le menaçant. La veille de son assassinat, j’ai moi-même décroché son téléphone pour répondre à un appel. Les interlocuteurs surpris d’entendre ma voix ont dit « ah ! c’est sa femme… » avant de raccrocher précipitamment. 

 Pour beaucoup de personnes qui le connaissaient, il n'y a pas de doutes que Tiwa Jacques a été tué à cause de son engagement et de ses convictions politiques dans le Conseil National pour la Résistance, organisation affiliée au CODE (Collectif de la Diaspora pour la Démocratie au Cameroun); ce dernier ayant été accusé par des membres du parti au pouvoir et de votre gouvernement, d'avoir commandité et organisé les soulèvements de février 2008. Il s'agirait donc d'un assassinat politique commandité et prémédité!

 Je vous rappelle que TIWA Jacques a été assassiné le 28 février, c’est-à-dire le lendemain de votre adresse radiotélévisée à la nation, que tout le monde espérait apaisant, mais qui manifestement a jeté l’huile sur le feu. En effet, au lieu d’appeler les jeunes révoltés au dialogue vous les avez plutôt insultés en les qualifiant d’ « apprentis sorciers » et en donnant des pleins pouvoirs à l’armée pour « faire régner l'ordre, par tous les moyens » ! C’est donc le lendemain de votre discours signant un chèque en blanc aux forces de sécurité que mon mari, Tiwa Jacques, a été tué au niveau du Palais de justice de Ndokotti par un homme armé, descendu selon les témoins qui ont assisté à la scène, d'un cargo-militaire transportant des agents des forces de défense et de sécurité munis d'armes de guerre. Aussitôt après avoir commis leur sale besogne, les assassins de mon mari ont démarré et sont partis. Après leur départ, des passants ont recueilli Tiwa Jacques, hurlant de douleurs et ses intestins dehors, sur un « pousse-pousse » et se sont jeté à la recherche d'un hypothétique centre de santé.

Après plus d'une heure de marche, ces secouristes de fortune vont finalement tomber sur une ambulance qui a transporté l'infortuné à l'Hôpital Laquintinie de Douala. Lorsque Tiwa Jacques arrive aux urgences de Laquintinie, il est déjà dans le coma, totalement inconscient, et les urgentistes ne peuvent plus rien faire. Ils se contentent de constater le décès de mon époux. L'un des médecins accouru au chevet de mon époux, m'informe que mon « numéro a été trouvé dans le téléphone d'un patient répondant au nom de Tiwa Jacques, arrivé dans  un état très critique aux urgences …» avant de me demander de me rendre sans plus tarder à l'Hôpital Laquintie. Lorsque j'arrive à Laquintinie, je trouve mon époux inanimé, le corps encore chaud, avec un trou béant au niveau de la cavité abdominale, laissant échapper les intestins (voir photo ci-jointe). Mais il ne respire plus, son cœur ne bat plus ! Mon mari était mort !

 Monsieur le président, je vous fais grâce des autres détails. 

 La feuille est remplie de larmes, ma gorge est étreinte de sanglots, ma main tremble et ne parvient plus à écrire. Je n’ai pas envie de poursuivre tellement je souffre ! Mais il faut que je continue cette lettre jusqu'à la fin. Je me dois de le faire non seulement pour moi, mais pour mes enfants et surtout pour mari que j'aimais tant. Il faut que je le fasse afin que mes enfants et moi sachions ce qui est arrivé à Tiwa Jacques lorsqu'il est parti de la maison ce 28 février en nous disant « je reviens tout de suite »! 

 Il faut que nous sachions pourquoi et qui a tué Tiwa Jacques!

  Monsieur le président, depuis ce 28 février 2008, mes enfants et moi vivons un véritable calvaire, pour ne pas vous dire que nous ne vivons pratiquement pas! Le psychologue et le psychiatre font partis désormais de notre existence au quotidien, car nous sommes traumatisés à jamais! Les enfants ont peur des forces de l'ordre. Ils engagent une course folle dans la rue, chaque fois qu'ils croisent, sur la route de l'école, des agents des forces de l'ordre...

 Mes enfants me demandent chaque jour pourquoi et par qui leur père a été tué. Depuis deux ans, eux et moi vivons dans cette obsession de la recherche de la vérité!

   Monsieur le président, 

 Mes préoccupations pour la vérité et la justice dans l'assassinat de mon mari Tiwa Jacques, sont les mêmes pour les familles des nombreuses victimes de la répression des émeutes de février 2008. Celles-ci ont fait selon le bilan de votre gouvernement « 40 morts ».

Pourquoi n'acceptez-vous pas, Monsieur le Président, la mise sur pied d'une commission indépendante pour enquêter sur ces événements tragiques de février 2008? 

En tout état de cause, j'attends de vous que vous usiez de votre pouvoir pour faire identifier les commanditaires et les assassins de mon mari Jacques Tiwa et leur traduction devant les juridictions nationales.

Je ne peux me résigner à vivre dans l’indifférence et l’oubli de l’odieux assassinat de mon mari. Vous avez le pouvoir d’ordonner que la lumière soit faite. C’est tout ce que je vous demande.

 Dans cet espoir, je vous prie de croire, Monsieur le Président, en l'expression de ma profonde tristesse. 

  

Virginie S. Tiwa

Présidente du Comité Vérité et Justice pour Jacques TIWA

Baganté - Cameroun